UNE UNIQUE VOCATION APOSTOLIQUE

Ac 12, 1-11 ; 2 Tm 4, 6-8 + 16-18 ; Mt 16, 13-19
SS. Pierre et Paul - (29 juin 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Arlet : Saint Paul

N

ous avons l'habitude de considérer que l'Église de Rome, que l'évêque de Rome sont l'Église de Pierre et que les évêques de Rome sont les successeurs de Pierre. Cela est parfaitement vrai, mais peut-être serait-il plus exact encore de dire que l'Église de Rome est l'Église de Pierre et de Paul. Et s'il est vrai que les évêques sont les successeurs des apôtres et que Pierre et Paul, apôtres l'un et l'autre, ont l'un et l'autre ensemencé Rome, peut-être faudrait-il dire de façon plus précise que l'évêque de Rome est le successeur de Pierre et de Paul.

       Il est remarquable que la liturgie ne veut jamais séparer les deux apôtres. Non seulement c'est une unique fête qui leur est consacrée en ce 29 juin, mais encore même quand nous célébrons la conversion de saint Paul ou quand nous célébrons la chaire de saint Pierre, l'ancienne liturgie avait l'habitude d'ajouter chaque fois à l'oraison principale une oraison consacrée à l'autre apôtre, de telle sorte que le jour de la conversion de saint Paul on faisait mémoire de saint Pierre et le jour de la chaire de saint Pierre on faisait mémoire de saint Paul, pour que jamais l'un ne soit nommé sans l'autre. Et l'icône de cette fête nous représente, de façon hautement symbolique, et significative, Pierre et Paul dans les bras l'un de l'autre échangeant ce baiser de paix, échangeant cette paix qui vient du Christ qui les unit l'un à l'autre, si différents soient-ils.

        Car on ne peut pas imaginer deux hommes plus différents. Entre cet homme simple, ce pêcheur que Jésus est allé prendre sur sa barque au milieu du lac, et ce pharisien cultivé qui avait suivi les écoles rabbiniques et qui a été le premier et le plus grand de tous les théologiens de l'Église, entre cet homme faible et fragile prêt à l'enthousiasme et prêt aussi au découragement, voire au reniement et cet homme dur, ce persécuteur implacable, cet homme de doctrine jusqu'au sens le plus rigide du terme, que de différences. Et d'ailleurs, ils ne s'en sont pas cachés, à diverses reprises il y a eu entre eux quelque affrontement. Paul le dit : "Je lui ai résisté en face parce que j'estimais qu'il se trompait ce jour-là dans son attitude" dit-il à propos de Pierre quand il avait accepté de judaïser pour faire plaisir à certains chrétiens venus directement de la religion juive.

       Deux hommes totalement différents et pourtant indissociablement unis dans une unique vocation. Car s'il est vrai, comme le dit saint Paul, que Pierre a été envoyé d'abord aux circoncis et lui, Paul, aux païens, il ne faut pas oublier que c'est pourtant Pierre qui, le premier, a baptisé un païen, le centurion Corneille. Et s'il est vrai que Paul a parcouru tout le monde romain pour annoncer l'évangile, Il ne faut pas oublier aussi que Pierre, poussé par l'Esprit, est venu établir sa chaire épiscopale, établir sa chaire apostolique et jusqu'à sa mort, dans la capitale païenne qu'était Rome.

       Donc deux tempéraments absolument différents et pourtant une même et unique vocation. Mais si nous voulons essayer de caractériser la complémentarité entre Pierre et Paul qui fait toute la richesse de l'Église, toute la richesse de cette fête que nous célébrons aujourd'hui, toute la richesse de ce couple indissociable, nous pourrions peut-être dire que Pierre manifeste davantage la confession de la foi. Vous venez de l'entendre dans cet évangile fondamental pour comprendre la mission de Pierre quand Jésus, et ce n'est pas la seule circonstance dans l'évangile où cela se passe quand Jésus demande : "Pour vous, qui suis-Je ?" c'est saint Pierre qui, aussitôt, s'écrie : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !" C'est saint Pierre qui confesse la foi en Jésus Christ. C'est saint Pierre qui dira : "A qui irions-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle !" C'est saint Pierre qui après avoir, dans la faiblesse, renié le Christ deviendra le roc sur lequel s'édifie l'Église, le roc de la confession de foi de Pierre. Et Jésus lui dira : "Sois le pasteur de mes brebis. Sois le pasteur de mon troupeau !" Pierre c'est l'affirmation forte, d'autant plus forte qu'il était faible, l'affirmation forte totale de la foi en Jésus la confession de la foi.

       Paul c'est davantage la prédication de la foi, l'explication de la foi. Paul, c'est celui qui, de manière infatigable, est allé de ville en ville, de village en village, pour essayer de convaincre, pour argumenter. Il est celui qui a écrit à toutes les Églises pour essayer de les faire entrer dans la vérité de la foi, pour amener toutes ces nations, tous ces peuples divers à découvrir le Christ Jésus.

       Confession de la foi. Prédication de la foi. Aspect d'affirmation totale de la foi en Jésus-Christ. Aspect missionnaire qui s'en va jusqu'aux confins de la terre, pour répandre cette même foi. Et l'Église n'existe, l'Église ne vit que dans ce double mouvement. Ce mouvement qui se centre sur l'adhésion indéfectible, directe, immédiate au Christ Jésus, et cet autre mouvement qui s'en va au loin, plus loin, le plus possible, pour porter cette même foi au Christ Jésus. Il n'y a pas d'Église qui ne soit missionnaire. Il n'y a pas d'Église qui ne soit l'Église des païens, l'Église de ceux qui ne connaissent pas le Christ. Il n'y a pas d'Église qui ne soit l'Église de la présence affirmée, solide, visible de Jésus-Christ. L'Église est, tout à la fois, cette affirmation de la foi et cette attention à ceux qui ne l'ont pas encore. L'Église est, tout à la fois, la fidélité et, en même temps, la compréhension de tous ceux qui n'ont pas encore compris. C'est dans ce double mouvement qu'a été fondée, par Jésus-Christ, l'Église de Pierre et de Paul, cette Église de Rome cette Église universelle, cette Église qui vit, sans cesse, dans ce double mouvement qui n'en fait qu'un, exactement comme Jésus nous l'a dit, les deux commandements de l'amour n'en font qu'un seul. D'un même mouvement, l'amour de Dieu par dessus tout, de toutes ses forces, de toute son âme, de tout son cœur, de tous ses instants, et l'amour du prochain qui ne fait qu'un avec l'amour de Dieu.

       Tel est le message du Christ. Telle est la structure de l'Église, telle est notre vie, à chacun de nous. Car tous nous sommes l'Église, et tous, nous devons être l'Église de Pierre et de Paul. Tous, nous devons être, à la fois, attachés à la croix du Christ comme le fut Pierre, et, en même temps, répandus sur toutes les routes du monde comme le fut Paul. Et c'est dans un même martyre que Paul, le voyageur, et Pierre, le confessant, ont scellé cette foi qu'ils avaient ainsi répandue, annoncée et affermie, consolidée. C'est dans le don de leur vie, c'est dans leur martyre. Et si l'Église de Rome est la mère de toutes les Églises, c'est parce qu'elle est le lieu où le sang de Pierre et le sang de Paul ont coulé, se mêlant l'un à l'autre pour irriguer cette Église de Rome et, à travers elle, la chrétienté tout entière.

       AMEN