SAINT IRÉNÉE : L'UNIVERSALITÉ DE L'ÉGLISE
2 Tm 3, 14 - 2 Tm 4, 5 ; Jn 15, 1-8
St Irénée de Lyon - (28 juin 1996)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous sommes en 1996 et il a été décidé que, pour prendre une sorte de bain de jouvence, l'Église de France devait célébrer, de manière un peu plus solennelle, autour du pape Jean-Paul II, le seizième centenaire du baptême de Clovis. A vrai dire on ne sait pas trop bien historiquement ce que recouvre cette histoire : pression de Clotilde sur son mari, exploitation de la victoire de Tolbiac, coup de génie du chef de guerre qui comprend de quel côté il faut se placer du point de vue religieux dans un contexte assez difficile puisque c'est l'hérésie arienne qui domine en Occident, mais que Clovis a la lucidité de se rallier à l'orthodoxie anti-arienne. Toutes ces données sont extrêmement difficiles et délicates à juger, mais on voudrait en faire une sorte d'acte de naissance de la France chrétienne. Je crois qu'on n'en est pas très sûrs, car tout ce que je viens de dire montre bien que la situation de ce qu'on appellera plus tard la France se résumait à une pagaille absolue. En réalité, Clovis aurait eu des intuitions plus politiques et tactiques que véritablement religieuses. Il s'est appuyé sur l'orthodoxie de l'époque pour mener à bien un projet certainement plus modeste que ce qu'on peut penser. Même s'il s'est fait baptiser avec les trois mille soldats de sa garde, je ne suis pas sûr que ce soit l'événement le plus décisif dans l'histoire de la religion catholique en France. Je remarque simplement que nous avons un peu tendance, nous autres Français, à avoir une sorte de xénophobie aussi bien culturelle que religieuse qu'illustre déjà, au siècle dernier, le fait que lorsqu'il s'est agi de raviver les souvenirs de l'histoire de France, on s'est précipité sur un personnage aussi étrange que Vercingétorix qui est devenu l'emblème du nationalisme français, ce qui a conduit aux débordements et excès que l'on sait une quarantaine d'années plus tard. Là aussi, Vercingétorix est une sorte de création du mythe des origines, pur de toute contamination étrangère et notamment romaine.
Il me semble qu'historiquement les vraies racines de notre foi ne sont pas de ce côté-là, mais du côté du saint que nous fêtons aujourd'hui. Irénée, je n'irais pas jusqu'à dire qu'il est le plus grand théologien français, ce qui serait de l'annexionnisme un peu exagéré, et les martyrs de Lyon sont ceux qui, par le témoignage de leur sang, ont littéralement plongé la France (même si ce n'était pas le royaume franc, mais la Gaule administrée par les romains) dans les eaux du baptême. Je crois personnellement que c'est cela qui est grand. A cette époque-là, on accueillait très bien les étrangers (Irénée est un grec), mais on vivait selon un horizon plus large que le nôtre qui s'est bien rétréci, l'unité profonde de tout le continent autour de la Méditerranée, c'était l'Imperium romanum, l'idée d'une véritable universalité fondée sur une cohésion politique sans doute assez critiquable, dans laquelle l'armée jouait un rôle de pression totalitaire sans doute assez exagéré, mais avec cette idée qu'il y avait une terre habitée autour de la Méditerranée et que tous les hommes faisaient partie de cette communauté humaine. Cela s'est traduit admirablement par ce dont nous vivons actuellement encore : le Droit romain, hérité des Romains et cette idée d'une nature humaine, héritée des grecs. Dans cette communauté humaine, chacun a sa place et pas seulement en fonction d'une sorte de perspective uniquement nationale, voire nationaliste.
C'est dans ce contexte-là qu'un théologien originaire de Grèce pouvait, à la faveur de polémiques ou discussions surgies du gnosticisme qui venait d'Orient, répondre à Lyon, en Gaule, à ces problèmes et devenir l'évêque d'une communauté qui était à Lyon. C'est assez étrange que ce soit un homme de Grèce qui ait dirigé l'Église de Lyon. Aujourd'hui, si on nous ramenait un archimandrite d'Athènes ou de Syrie pour diriger l'Église d'Aix, nous pousserions les hauts cris. A cette époque-là, un homme originaire de Smyrne, venu semble-t-il par des caravanes commerciales, a dirigé l'Église de Lyon vraiment comme Église de Lyon, c'est-à-dire comme Église locale. Les premiers témoignages sur l'importance de l'Église romaine, ce n'est pas l'Église romaine, mais Irénée qui nous les a donnés. La première formulation de l'Église apostolique, c'est l'Église de Lyon qui l'a donnée à l'Église romaine. Cela veut dire qu'aujourd'hui, nous raisonnons avec des schémas très étroits et caricaturaux où nous pensons l'Église locale en termes de "cocorico" et cela n'a pas de sens, car une Église locale peut très bien être dirigée par un homme qui vient d'ailleurs. Nous pensons l'orthodoxie en fonction de fidélité romaine alors qu'à cette époque-là, c'était Lyon qui rappelait l'importance de l'Église romaine. Mais aujourd'hui, avec la Catho de Lyon, cela ne risque rien !
Irénée a eu la plus grande synthèse théologique. On ne s'en souvient plus aujourd'hui, mais c'est à Lyon qu'a été écrite la plus grande synthèse théologique qui soit pour l'Orient et l'Occident. Même les plus renfermés des orthodoxes sont d'accord pour affirmer qu'Irénée de Lyon a écrit des choses justes, ce qu'ils ne diraient pas pour saint Augustin ni saint Thomas d'Aquin. Cet homme a écrit des choses merveilleuses, profondes et justes en étant hors de son pays, en défendant les Églises locales, en manifestant le principe même de la communion apostolique autour de la succession apostolique et romaine. Tout cela, c'est le fondement de notre foi.
Je crois que tout ceci doit nous ouvrir les yeux à une vue plus juste et plus critique de la vie de l'Église en ce monde. Certes l'Église bénit les cultures et favorise l'identité de chaque nation. Mais elle se permet cela parce qu'elle vit cette communion dans l'universalité. Cela est plus grand et plus précieux que tout. Si Irénée, dont le beau nom signifie "paix", a une telle importance pour nous, c'est précisément parce qu'il a d'abord compris que le mystère même de l'identité chrétienne était dans cet appel adressé par Dieu à toute l'humanité de devenir ses fils et qu'ensuite, selon des modalités très accidentelles et relatives, l'Église est à tel endroit ou à tel autre, mais ne s'y définit pas par ses attaches culturelles ou ses identités nationales et historiques.
Demandons donc qu'en cette année 1996, nous gardions le cœur assez large pour ne pas retomber dans le piège d'une certaine Église gallicane et que nous redécouvrions véritablement ce qu'est le mystère de l'Église locale au niveau où ce doit être redécouvert, c'est-à-dire dans le mystère de l'universalité du salut.
AMEN