LA VRAIE VIGNE : SAINT IRÉNÉE

2 Tm 3, 14 - 2 Tm 4, 5 ; Jn 15, 1-8
St Irénée de Lyon - (28 juin 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Faugères : promesse de vendange  

J

e suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron. Demeurez en Moi et Je demeurerai en vous." Ces paroles de saint Jean s'appliquent admirablement à saint Irénée. En effet, qui est saint Irénée ? C'est un évêque qui a vécu au moment où l'Église a passé peut-être une des plus grandes crises de son histoire, même si on ne le sait pas beaucoup. L'Église commençait à se répandre très largement dans le milieu païen et il s'est formé très vite une sorte de mélange, de syncrétisme entre les données fondamentales de notre foi et la religion païenne. Parce que notre foi est une foi qui veut sauver l'homme, le rencontrer dans tout son être, y compris son intelligence, la tentation a toujours été très grande dans l'Église, d'amalgamer certain savoir humain avec la révélation qui nous a été donnée en Jésus-Christ. C'est ce qui s'est passé à ce moment-là pour la première fois et d'une manière extrêmement virulente. 

       C'est ce que l'on a appelé les gnostiques. Les gnostiques étaient des gens pétris de paganisme qui s'étaient convertis ou qui étaient dans les franges de l'Eglise. Ils croyaient au Christ. Ils utilisaient le même langage que les autres chrétiens mais ils introduisaient, à la faveur de ce langage, une autre conception du monde, une autre conception de la vie chrétienne. En effet, ils pensaient que Jésus n'était pas le seul médiateur entre Dieu et les hommes, mais qu'il y avait entre les hommes et Dieu, toute une pyramide, toute une hiérarchie d'esprits, d'idées, de réalités plus ou moins célestes ou plus ou moins diaboliques et démoniaques, qui s'interposaient ainsi entre Dieu et l'homme. 

       Autrement dit, ce n'était pas le schéma de la vigne. C'était plutôt le schéma de la pyramide et des intermédiaires. Car ce que saint Jean veut nous dire dans la parabole de la vigne, ce que le Christ veut nous dire, c'est que nous sommes greffés directement sur le Christ. Nous sommes les sarments, c'est-à-dire que nous vivons de la sève même qui vient du tronc de la vigne, du cep de la vigne et qu'il n'y a aucun intermédiaire entre le Christ et nous. Alors que toute l'hérésie gnostique consistait justement à démultiplier à l'infini les êtres célestes, les anges, les démons, les chérubins, etc, qui étaient entre nous et Dieu, comme pour nous barrer le chemin vers Dieu. A ce moment-là, vous comprenez toute la complication de la religion qui pouvait s'en suivre. 

       Pour parvenir au Christ, la religion gnostique passait par toutes sortes de comportements presque magiques, d'intermédiaires, de gens dont il fallait capter les bienfaits ou la bienveillance. Le résultat de cette attitude de la religion gnostique, c'est qu'elle a semé le trouble dans de nombreux cœurs, parce que les gens étaient encore pétris de paganisme et que le paganisme lui-même avait du mal à croire à cette intervention directe de Dieu dans l'histoire de l'homme. 

       Et la deuxième conséquence, qui a peut-être plus d'importance pour nous aujourd'hui, c'est que, à force de multiplier les intermédiaires entre Dieu et nous, les gnostiques ont été les premiers à croire que nous ne pouvions pas avoir un contact direct et personnel avec Dieu, mais qu'en réalité, l'attitude religieuse était une attitude de la conscience, de la pensée, de la réflexion. D'une certaine manière, on peut dire que les gnostiques sont les premiers théologiens au mauvais sens du terme. Ce sont eux qui croyaient que notre rapport avec Dieu n'était pas un rapport vivant, de personne à personne, de la personne de l'homme à la personne de Dieu, dans la personne du Christ. Ce sont les premiers qui ont imaginé qu'il fallait une connaissance, un savoir purement intellectuel, que nous ne pouvions rentrer en contact avec Dieu que par les idées. Et aujourd'hui, cela nous menace peut-être plus que jamais. Nous savons qu'aujourd'hui encore, nous sommes sans cesse menacés de réduire notre comportement de chrétiens et la grâce de Dieu en nous, à des idées, à des connaissances, à des grands principes si nobles, si beaux soient-ils, et à faire de notre foi chrétienne un certain nombre de grandes idées, et si possible que nous les ayons en commun avec le monde. Sans nous en rendre compte, il nous arrive de dissoudre le contenu vivant de la grâce de Dieu dans de grandes idées qui sont peut-être très valables à entendre mais qui ne sont, comme toutes les idées, que des idées, c'est-à-dire cela n'a pas de consistance ni de réalité dans la chair, ni celle de Dieu ni celle de l'homme. 

       Au cours de cette Eucharistie, nous prierons, par l'intercession de saint Irénée, pour que nous redécouvrions vraiment la source de notre foi. Saint Irénée a prêché le Christ comme étant la vigne, c'est-à-dire un Dieu proche de nous, pour que nous soyons proches de Lui. Il disait : "La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant, et la vie de l'homme, c'est la vie de Dieu !" Il faut que, dans notre vie, nous sachions que nous sommes la gloire de Dieu, c'est-à-dire sa joie, son bonheur, le poids de son amour sur la terre. L'Église, c'est le poids de l'amour de Dieu sur la terre, pour le monde. Mais en même temps, il faut que nous ayons dans notre cœur ce désir de voir Dieu, il faut que nous vivions comme des voyants de Dieu, non pas comme des illuminés, mais comme ceux qui voient sans cesse les traits de Jésus crucifié devant nos yeux, parce que nous nous nourrissons de cette parole vivante de Dieu qu'est l'évangile et que nous le recevons chaque jour de manière vivante, dans sa chair vivante et dans son Sang pour la vie du monde. 

       AMEN