NOTRE CHAIR RESSUSCITERA

2 Tm 3, 14 - 2 Tm 4, 5 ; Jn 15, 1-8
St Irénée de Lyon - (28 juin 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

N

 

ous célébrons aujourd'hui un de ces grands docteurs de l'Église et Pères de notre foi. Sans reprendre la synthèse que nous en donne saint Irénée, je voudrais insister sur ce qu'il nous dit de l'eucharistie en tant qu'elle est ferment de la résurrection de notre chair.

A la fin du deuxième siècle saint Irénée s'af­frontait à des hérétiques, les gnostiques qui entre au­tres choses enseignaient que le monde était mauvais, que le monde en lui-même était fait d'une substance matérielle qui s'identifiait plus ou moins au mal et qu'il fallait donc rejeter pour dégager l'élément spiri­tuel qu'il y avait en nous et pour que, ainsi débarrassés de ce poids de la création, nous puissions retourner dans les sphères divines d'où nous étions déchus.

Saint Irénée se rendit compte que cette héré­sie atteignait, d'une manière très grave, non seulement l'estime que nous devons avoir pour la matière, pour le monde, pour le corps, mais aussi la communion de l'homme avec tout le réel, et qu'en dénigrant ainsi cet univers dans lequel nous nous trouvons, finalement c'est la communion de l'homme avec l'être dans sa réalité, dans sa densité ontologique qui se trouvait ainsi rejetée. Plus particulièrement Irénée se rendait compte que tout le mystère chrétien, qui est mystère de communion profonde de Dieu avec toute la créa­tion, ce mystère d'incarnation dans lequel Dieu se fait chair, Dieu vient au cœur de notre monde matériel pour en assumer l'humilité et pour la transfigurer par sa présence, que tout ce mystère chrétien se trouvait anéanti par cette doctrine gnostique.

Il a été particulièrement attentif à tout ce qui, dans notre fois, est mise en valeur de la grandeur de cette chair que le Christ a assumée, de cette chair cor­porelle qui est la nôtre, de cette chair matérielle du monde qui, loin d'être une sorte de déchet de la créa­tion, est au contraire le lieu dans lequel va se mani­fester dans toute sa splendeur la gloire de Dieu. C'est pourquoi saint Irénée a insisté tout particulièrement sur la résurrection de la chair, c'est-à-dire sur ce fait que, même notre corps, même la matérialité du monde, tout cela est promis à entrer dans la gloire de Dieu, et que toutes les choses de notre univers même les plus humbles sont appelées à cette gloire de Dieu.

Saint Irénée a insisté sur le fait qu'il y a une étroite corrélation entre l'eucharistie et la résurrection de la chair, car dans l'eucharistie, c'est du pain, c'est du vin, ce sont des réalités matérielles de notre créa­tion qui sont assumées par le sacrement. C'est à partir de réalités humbles et quotidiennes de notre vie maté­rielle que le Christ nous offre sa vie. Ce pain qui de­vient la chair du Christ, ce vin qui devient son sang, nous les mangeons, nous les buvons. Nous nous nour­rissons de ce pain devenu chair du Christ. Nous nous abreuvons de ce vin devenu son sang. Et ainsi, par cette nutrition, c'est véritablement notre corps qui est nourri du corps du Christ, c'est véritablement notre chair qui est ensemencée par la chair du Christ, exac­tement comme les aliments que nous mangeons de­viennent la substance de notre corps. Quand nous mangeons le corps du Christ, quand nous buvons son sang, le corps et le sang du Christ deviennent la substance de notre corps et de notre propre sang.

Et comme il s'agit du corps et du sang du Christ ressuscité, du corps et du sang du Christ trans­figuré par sa résurrection, du corps et du sang du Christ devenu incorruptible et immortel, ce corps et ce sang du Christ déposent dans notre propre corps le ferment de notre résurrection. Nous nourrissant de la chair du Christ Ressuscité, déjà, petit à petit, notre propre chair commence, nous dit saint Irénée, à s'ac­coutumer à la résurrection de la chair. Ainsi, de communion en communion, dans les profondeurs de notre être, une ébauche de notre future résurrection se dessine. C'est le point de départ à partir duquel surgira à nouveau notre chair.

Et reprenant l'image que Jésus Lui-même a prise avec sa propre mort : "Si le grain de blé jeté en terre meurt, il porte beaucoup de fruit", Saint Irénée dit "De même que ce grain de blé semé en terre de­vient par la puissance vivifiante de Dieu un épi rempli de grains, de même notre propre corps, ensemencé par ce grain de blé spirituel qu'est la chair du Christ, notre propre corps lui aussi jeté en terre se dissoudra mats pourra ressurgir, comme l'épi nouveau, pourra ressurgir dans une résurrection plus belle que notre vie terrestre actuelle".

Ainsi, toutes les fois que nous venons com­munier à l'eucharistie, nous recevons en nous la chair du Christ qui nous prépare à cette glorification de notre propre chair. Et saint Irénée insiste avec des paroles très belles sur ce caractère total de l'univers à venir, de ce monde nouveau qui sera le monde de la résurrection. "De même que le grain de froment, après être tombé en terre et s'y être dissous, ressurgit multiplié par l'Esprit de Dieu, de même nos corps nourris par cette eucharistie, après avoir été couchés dans la terre et s'y être dissous, ressusciteront en leur temps, quand le Verbe de Dieu les gratifiera de la résurrection pour la gloire de Dieu le Père."

Et ailleurs saint Irénée affirme cette restaura­tion universelle de toute chose, jusqu'à la plus inti­mement matérielle dans la gloire de Dieu. Il dit : "Ni la substance, ni la matière de la création ne seront anéanties. La figure de ce monde passera, c'est-à-dire les éléments en lesquels a eu lieu le péché de l'homme, car l'homme a vieilli dans ces éléments", le péché est pour nous occasion de vieillissement, ainsi que pour tout ce au milieu de quoi nous vivons, mais quand cette figure du monde aura passé, que l'homme aura été renouvelé, qu'il sera mûr pour l'in­corruptibilité au point de ne plus pouvoir vieillir, alors ce sera le ciel nouveau, la terre nouvelle en lesquels l'homme nouveau demeurera, conversant avec Dieu d'une manière toujours nouvelle ".

 

AMEN