LE THÉOLOGIEN DE L'UNITÉ DE L'ÉGLISE
2 Tm 3, 14 - 2 Tm 4, 5 ; Jn 15, 1-8
St Irénée de Lyon - (28 juin 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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aint Irénée était évêque de Lyon mais originaire de Smyrne où il avait dans son enfance connu Polycarpe, le grand évêque martyr disciple de saint Jean l'évangéliste. Quand nous lisons saint Irénée c'est donc la parole même des apôtres, avec très peu d'intermédiaires, que nous entendons résonner à nos oreilles et à notre cœur.
Saint Irénée est un très grand théologien et il est d'abord le théologien de l'Unité, de l'unité du plan du salut. Depuis le premier moment de la création jusqu'à maintenant, Dieu a un unique plan d'amour et ce plan consiste à nous adopter comme ses enfants. Nous sommes sortis des mains de Dieu à cause de son amour et le projet de son amour c'est de faire de nous les participants de son intimité. Et cet unique plan de Dieu se réalisera à travers toute l'histoire du salut, par une série d'économies qui sont profondément unies les unes aux autres. Et, pour saint Irénée, le Christ vient récapituler toutes choses. Ce mot lui est familier. Récapitulation, c'est-à-dire, le Christ vient pour rassembler tous les êtres et tout l'univers dans ce plan que Dieu avait dans son cœur dès l'origine et qui est celui de l'unité de toute chose dans la vie même et le bonheur de Dieu.
L'évangile que nous venons de lire correspond particulièrement bien à cet enseignement d'Irénée, puisque le Christ nous dit qu'Il est la vigne dont nous sommes les sarments, c'est-à-dire que nous faisons partie de Lui et que c'est dans la mesure où nous vivons en Lui que nous recevons cette sève qui est la vie éternelle et qui nous conduit ainsi à cette intimité définitive et profonde avec Dieu.
Dans la doctrine de saint Irénée, il y a de nombreux traits originaux, extrêmement instructifs et profonds. Je voudrais insister aujourd'hui particulièrement sur un point qui est une de ces illustrations nombreuses de cette passion de l'unité qui habitait le cœur de saint Irénée. Je voudrais insister sur le fait que cette récapitulation de toute chose est aussi récapitulation de la matière, de la chair, de notre chair et de la chair de l'univers.
Pour saint Irénée, rien n'est en dehors du projet d'amour de Dieu. Il n'y a pas des êtres supérieurs, spirituels qui iraient vers Dieu, et puis des déchets matériels qui seraient rejetés dans le néant, tout est appelé à participer à cette gloire et à cette joie de Dieu. Très précisément ce sur quoi je voudrais insister, c'est que la semence de cette éternité, de cette assimilation de la matière de l'univers à la gloire de Dieu, la semence de la résurrection de notre chair, c'est le corps et le sang du Christ que nous recevons dans l'eucharistie. Si nous nous nourrissons du corps et du sang du Christ, cela devient en nous semence d'éternité, dans notre chair et pas seulement dans la partie spirituelle de nous-même. Voici quelques textes de saint Irénée qui illustrent de façon remarquable et si profonde ce que je viens de vous dire. Dans son ouvrage où il lutte contre l'hérésie de son temps, le gnosticisme, hérésie qui n'a jamais cessé de ramper dans le cœur des chrétiens comme d'ailleurs dans le cœur des hommes de toutes les religions car c'est une hérésie polymorphe et qui se retrouve partout. Dans cet ouvrage, voici ce qu'écrit saint Irénée : "Comment les hérétiques peuvent-ils dire que la chair s'en va à la corruption et n'a point part à la vie, alors qu'elle est nourrie du corps et du sang du Seigneur Pour nous, notre façon de penser s'accorde avec l'eucharistie. Nous offrons à Dieu ce qui est à Lui, proclamant la communion et l'union de la chair et de l'esprit. Car, de même que ce pain qui vient de la terre, après avoir reçu l'invocation de Dieu, n'est plus du pain ordinaire mais une eucharistie constituée de deux éléments l'un terrestre et l'autre céleste, ainsi nos corps qui participent à l'eucharistie, ne sont-ils plus corruptible puisqu'ils ont l'espérance de la résurrection."
Et un peu plus loin il écrit encore : "Si la coupe qui a été mélangée et le pain qui a été confectionné reçoivent la Parole de Dieu et deviennent eucharistie, c'est-à-dire le sang et le corps du Christ, et si par ceux-ci se fortifie et s'affermit la substance de notre chair, comment les hérétiques peuvent-ils prétendre que la chair est incapable de recevoir le don de Dieu consistant dans la vie éternelle, alors qu'elle est nourrie du sang et du corps du Christ, et qu'elle est membre de Celui-ci ? Comme le dit le bienheureux apôtre : "Nous sommes les membres de son corps, formés de sa chair, de ses os." Il parle de l'organisme authentiquement humain, composé de chair, de nerfs et d'os. C'est cet organisme même qui est nourri de la coupe qui est le sang du Christ, fortifié par le pain qui est le corps du Christ. Et de même que le grain de froment, après être tombé en terre et s'y être dissous, ressurgit multiplié par l'Esprit de Dieu, de même nos corps nourris par cette eucharistie, après avoir été couchés dans la terre et s'y être dissous, ressusciteront en leur temps quand le Verbe de Dieu les gratifiera de la Résurrection pour la gloire de Dieu le Père, parce que la puissance de Dieu se déploie dans la faiblesse. Présentement c'est une partie seulement de son Esprit que nous avons reçue pour nous disposer à l'avance et nous préparer à l'incorruptibilité, en nous accoutumant peu à peu à saisir et à porter Dieu. Si donc, dès à présent, pour avoir reçu les arrhes de l'Esprit, nous crions "Abba ! Père !" que sera-ce lorsque ressuscités, nous le verrons face à face, lorsque tous les membres, à flots débordants, feront jaillir un hymne d'exultation, glorifiant Celui qui les aura ressuscités d'entre les morts et gratifiés de l'éternelle vie ?"
Frères et sœurs, nous recevons en nous le corps et le sang du Christ. Il est nourriture de notre corps et de notre sang. C'est notre chair qui est transformée par la présence du corps et du sang ressuscités du Christ. Déjà commence à s'ébaucher ainsi au fond de notre propre chair la semence de cette résurrection éternelle. Comme dit Irénée, "nous nous accoutumons peu à peu à saisir et à porter Dieu". Quand nous allons recevoir tout à l'heure le corps et le sang du Christ, pensons que nous nous accoutumons à porter Dieu, porter Dieu dans notre chair, porter Dieu dans notre corps, porter Dieu dans notre vie pour que nous soyons, nous aussi, débordants de cette allégresse pour faire jaillir cette hymne d'exultation éternelle, dans notre cœur et dans notre chair, pour toujours.
AMEN