SAINT IRÉNÉE DE LYON

2 Tm 3, 14 - 2 Tm 4, 5 ; Jn 15, 1-8
St Irénée de Lyon - (28 juin 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN


L

es deux courtes lettres que l'apôtre Paul adressa à Timothée, son disciple qu'il fit évêque, nous présentent un portrait très beau de l'évêque, du pasteur de l'Église des temps apostoliques. Dans l'ensemble de ces deux lettres, et en cela il est fidèle à son enseignement dans ses autres épîtres, Paul médite essentiellement sur l'Écriture, sur le dessein de Dieu, sur la Révélation de Dieu adressée à l'humanité mais transmise essentiellement par l'Écriture. Cette Écriture qui est inspirée c'est-à-dire qu'elle porte en elle-même, dans sa langue, dans sa grammaire, dans les événements qu'elle rapporte, elle porte et elle donne la respiration de Dieu, l'inspiration de Dieu. Et ce n'est qu'en restant en contact extrême précis, en contact vivant, vivifiant que le chrétien peut recevoir cette vie de Dieu.

       Au début de la deuxième épître à Timothée Paul évoque la façon dont son disciple a baigné, dés son enfance, dans la foi, dans l'Écriture. C'est une très belle évocation de la catéchèse familiale. "J'évoque le souvenir de la foi sans détour qui est en toi, foi qui d'abord résida dans le cœur de ta grand-mère Loïs et de ta mère Eunice et qui, j'en suis convaincu, réside également en toi." C'est cette foi que Timothée a reçue par osmose familiale, qui est devenue l'objet de son ministère, alors qu'il doit non seulement "à temps et à contretemps" proclamer la Parole, mais qu'il doit d'abord la méditer dans son cœur, qu'il doit sans cesse la recevoir, "lui qui, depuis son plus jeune âge, connaît les saintes lettres."

       Si Paul insiste beaucoup sur cette connaissance continuellement approfondie et développée de l'Écriture, c'est parce qu'il a cette conviction étonnante qu'elle "procure la sagesse qui conduit au salut." Et cette sagesse permet à celui qui la fréquente de pouvoir enseigner, réfuter, redresser, former à la justice de Dieu, en un mot l'homme de Dieu se trouve, par l'Écriture, accompli et équipé pour toute œuvre bonne c'est-à-dire des œuvres qui porteront des fruits pour le Royaume.

       Et ceci est déjà annoncé par Jésus dans ce passage de l'évangile de Jean où il faut "demeurer". Demeurer n'est pas un verbe passif. Dans l'évangile de saint Jean, "demeurer" ce n'est pas être assis dans un fauteuil en lisant la Bible, ou en écoutant quelque conférence. "Demeurer" c'est d'abord puiser et porter du fruit. Mais on ne peut pas puiser sans fréquenter assidûment le puits, sans avoir le courage incessant de descendre dans les profondeurs parfois un peu obscures du texte pour y trouver, au fond et uniquement au fond, l'eau vive. Et c'est de cette eau vive qui va imprégner le cœur, la vie, le jugement, l'intelligence, l'esprit du chrétien comme du pasteur, c'est cette eau vive qui va leur permettre de porter du fruit c'est-à-dire des œuvres bonnes.  

       En cette fête de saint Irénée, ces quelques éléments nous rappellent l'importance première, l'importance primordiale, capitale de l'Écriture, de la Parole de Dieu, de la Bible. Saint Irénée a été affronté à une des plus graves crises de l'Église, le gnosticisme, crise qui d'ailleurs n'est pas achevée aujourd'hui puisque ces choses-la, c'est comme les bananes, si on les coupe à un endroit, elles repoussent un peu plus loin. Les hérésies ce sont des plantes à rhizome. Et aujourd'hui l'intelligence croyante est affrontée à des tas de théories, de doctrines parce que la vérité démange encore l'oreille, le cœur ou le jugement des hommes. Et ils préfèrent ainsi se laisser aller à tout vent de n'importe quelle doctrine, surtout celles qui les ramènent non pas à Dieu ou aux autres mais à eux-mêmes, car c'est cela la racine de tout gnosticisme. Ce n'est plus l'homme face à Dieu ou face aux autres, mais l'homme face à lui-même c'est-à-dire sans vérité, déformé.

       En puisant uniquement dans la Bible la sagesse qu'il fallait pour signifier à son peuple quel était le chemin de la vérité, de la véritable doctrine, saint Irénée a su désigner tout ce qui était fable, fabulation. Alors, à sa suite, il nous faut retrouver ce sens premier de l'Écriture comme inspirée de Dieu. Lire l'Écriture pour respirer la vie de Dieu. Lire l'Écriture pour puiser la source vive qui est déposée là. Lire l'Écriture pour porter les fruits du Royaume. En Occident, l'Église a commis ce grand péché d'avoir sacrifié l'Écriture à tout un tas de théories, de pratiques, de morales. Ceci est vrai depuis cinq ou six siècles. Nous revenons maintenant à cette présence première de l'Écriture. L'Écriture ce n'est pas du papier, c'est la chair de Dieu. C'est la chair du Christ, comme disait l'évêque saint Ignace d'Antioche presque contemporain, à quelques dizaines d'années près, de saint Irénée. Nous allons prier saint Irénée pour que nous puissions nous aussi aimer l'Écriture, la fréquenter comme on fréquente celui qu'on aime et qui parle de lui à travers le silence. Nous allons retrouver ce goût de l'Écriture pour lire ces pages écrites dans la chair de l'homme, comme un fiancé lit ce qui est écrit sur la correspondance de sa fiancée quand elle est absente. La Bible n'est pas un livre, elle est la chair que le Christ, que Dieu nous donne continuellement pour qu'en ce monde parfois déboussolé nous puissions retrouver le goût très simple et essentiel de la sagesse, de la vérité qui, seule peut purifier, fortifier, éclairer véritablement notre vie.

       AMEN