LE NOM

Is 49, 1-6 ; Ac 13, 22-26 ; Lc 1, 57-80
Nativité de St Jean Baptiste - (24 juin 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Zacharie muet (Notre-Dame du Sablon - Bruxelles)

Q

ue sera donc cet enfant ?" vous tous les parents des enfants que nous allons baptiser et vous tous frères et sœurs qui avez eu la chance de donner la vie à des enfants, je ne sais pas si vous vous êtes posés la question au moment de leur naissance : que sera donc cet enfant ? Evidemment aujourd'hui, on est plus porté sur le génétique et la première question qu'on se pose c'est de savoir s'il ressemble à son père, s'il a le sourire de sa mère, et s'il est gentil comme ses parents ? C'est très flatteur, mais il faut reconnaître que cela ne va pas très loin !

La vraie question au moment même où un enfant vient à la vie, c'est bien l'évangile d'aujourd'hui à travers la bouche des voisins et des amis d'Élisabeth et de Zacharie qui pose la vraie question : "Que sera donc cet enfant "? Et aujourd'hui les cinq petits que nous baptisons, que seront-ils ? nous sommes là devant l'énigme la plus profonde, le mystère le plus profond. C'est déjà merveilleux d'avoir donné la vie à un enfant, mais quand devant lui, quand il nous est véritablement donné par la naissance, on se pose à ce moment-là la question de son avenir.

Je voudrais reprendre à travers le récit de la naissance et de l'accueil dans la famille d'Élisabeth et de Zacharie du petit Jean, quelques éléments pour vous aider à répondre à la question, parce que même si vous ne savez pas tout, même si l'avenir de ces enfants est une inconnue terrible, il y a quand même des lignes de force, il y a des repères fondamentaux.

Le premier repère c'est le repère biologique. C'est notre enfant, nous lui avons donné la vie, il est de notre chair et de notre sang. Ceci est ce qui, à travers tous les âges et toutes les générations, restera toujours : mon enfant, mon fils, ma fille. Ce n'est pas simplement une sorte d'instinct, c'est beaucoup plus profond car à un moment surgit dans notre vie cette possibilité de donner la vie. On pressent, on vit le fait qu'au moment même où l'on donne cette vie, on est totalement engagé dans la vie qu'on a donné. La paternité ou la maternité, c'est le lien, c'est ce qui nous attache. C'est ce qui est si fort et si nécessaire, sur lequel va se graver et se greffer tout un ensemble de liens psychologiques et affectifs mais qui reposent sur le fait que tu es né de ma chair. C'est la première dimension et la plus évidente.

Vous le savez peut-être, dans le monde ancien ce n'était pas la plus importante. Dans le récit que nous avons entendu on dit : "Vint le jour où Élisabeth devait enfanter, elle mit au monde un fils". On ne s'attarde pas sur le séjour à la maternité ni sur les émotions du papa ! Le plus important, c'est que huit jours plus tard, c'est la circoncision ce qui serait l'équivalent à peu près de notre baptême aujourd'hui. Pour l'évangile, c'est le plus important. Pourquoi ? Parce qu'on va lui donner un nom : "Jean est son nom". Il y a d'abord tout un mystère, car donner le nom c'est dire l'insertion de l'enfant dans la société et dans l'histoire. L'enfant ne va pas simplement prendre sa place dans une lignée biologique, l'enfant va prendre sa place dans un lignage de famille, dans un village, dans une ville, dans un contexte social, et là il reçoit une mission, une vocation.

Or, là c'est très intéressant, car lorsqu'on demande comment il s'appelle, les voisins qui représentent précisément la société qui accueille l'enfant au niveau social, ces voisins disent aux parents : vous allez l'appeler Zacharie. Cela ne ressemble pas tout à fait aux questions, et j'imagine, aux délibérations infinies qui ont présidé au choix des prénoms de vos enfants, il y a l'Internet, le calendrier des PTT, la consultation des dictionnaires, et finalement les grands débats, l'intervention de la belle-mère, : vous n'allez pas l'appeler comme ça, imaginez à l'école !!! Je vous passe tous les détails, mais ici cela se décide publiquement : tu vas l'appeler Zacharie. Zacharie c'est le nom du père et cela veut dire : Dieu se souvient. C'est le nom de la mémoire.

Autrement dit, la réponse de l'entourage vise à dire : cet enfant à qui tu as donné la vie, tu l'inscris dans la mémoire de tes ancêtres. Il a le chemin tout tracé sur les rails. Or, il y a une opposition manifestée par la mère. C'est la première fois dans la Bible que la mère refuse de l'appeler Zacharie. Il y a une réelle résistance de la mère qui dit qu'elle veut l'appeler Jean. C'est la mère qui bouleverse la donne en disant : non, on ne va pas l'inscrire dans la lignée des ancêtres, on attend autre chose de nous. C'est très maternel. On ne peut pas faire cela uniquement sous l'autorité maternelle, parce que à cette époque ce n'était pas tellement la gloire, alors on consulte le père qui est muet parce qu'il n'a pas cru qu'il deviendrait père, et prenant la tablette il écrit : Jean est son nom. Ce nom veut dire : Dieu a fait grâce, Dieu a donné, Dieu a été gracieux. On comprend le sens de ce nom parce que le Zacharie et Élisabeth étaient très vieux et ils pensaient ne plus avoir d'enfant, et la stérilité était une sorte de honte et de condamnation, de réprobation de la part de Dieu. Là, ils l'appellent Jean ce qui signifie : on ne pouvait pas avoir d'enfant, et Dieu nous a comblé.

Tout change, l'inscription sociale dans le monde, la société du petit Jean n'est plus uniquement conditionnée par ceux qui le précèdent, mais c'est un nouvel avenir qui est tracé pour lui. S'appeler Jean, c'est dire : il devra nous montrer de manière nouvelle, ce que c'est que la grâce, la bonté, et l'amour de Dieu. On inverse les données. La paternité et la maternité ne sont plus simplement l'enracinement dans le lignage, elles sont aussi les transmetteurs de ce que doit être l'enfant non plus comme eux le pensent (mon petit tu seras polytechnicien ou avocat comme papa), mais c'est maintenant tu seras ouvert à un avenir que nous ne connaissons pas mais qui va t'inscrire dans la société et dans le peuple où tu vis. C'est une chose absolument nouvelle dans l'histoire de la tradition judéo-chrétienne. C'est la première fois que l'on peut dire que l'enfant ne va plus s'appeler en fonction de l'appartenance à une tribu, à une famille, à un lignage, mais l'enfant va trouver un nom en fonction de ce que Dieu va faire avec lui.

C'est là où cette deuxième dimension, l'inscription dans la société, inclut avec elle une troisième dimension, ce que cet enfant va devenir dans la société ce n'est pas les parents qui vont le faire, c'est finalement Dieu. C'est Dieu qui fera grâce et qui fera de Jean le témoin de la grâce de l'amour et de la venue du Royaume. Je crois que chaque fois que nous célébrons un baptême, chaque fois que nous sommes face à un nouveau-né, on devrait se poser la question : que sera donc cet enfant ? On devrait la monnayer sur trois plans. Le premier, c'est la reconnaissance de l'enracinement charnel de l'enfant dans la famille, dans tout l'héritage de la vie, du bonheur qu'on lui transmet. Le deuxième, c'est le projet de sa vie qui n'est pas nécessairement celui des parents, qui peut être motivé par autre chose, et qui signifie que l'enfant va grandir pour une mission. Et le troisième : que sera donc cet enfant ? que sera-t-il sous le regard de Dieu ?

C'est cette troisième dimension que nous allons célébrer pour les cinq enfants que nous allons baptiser. Au moment où nous disons : je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit, nous lui disons : désormais ton véritable chemin, ta véritable place dans l'humanité, ta véritable place dans la société et dans le cœur de Dieu, c'est Dieu qui te la donne et c'est tout ton mystère. C'est cela dont nous les parents, parrains, marraines nous devenons les serviteurs. C'est cela qu'aujourd'hui nous apprend la Nativité de saint Jean-Baptiste, à devenir tous les témoins les uns pour les autres et plus particulièrement la génération d'adultes vis-à-vis de la génération des enfants, à être les serviteurs qui leur préparent et leur proposent, même si nous ignorons comment cela va se dérouler, nous sommes au service de tout l'imprévu, de tout ce qui va lui être donné pour que l'enfant grandisse dans ce plan de Dieu sur lui.

 

AMEN