LE SOUVENIR ET LA GRÂCE

Is 49, 1-6 ; Ac 13, 16-26 ; Lc 1, 57-80
Nativité de St Jean Baptiste - (24 juin 2004)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

I

l arrive parfois dans la vie d'un couple, un mo­ment assez délicat quand madame est enceinte, c'est le problème du choix du prénom du futur enfant. Soit, il y en a un qui cède, soit heureusement, ils étaient d'accord tous les deux au départ, et après, on essaie de trouver le prénom. On cherche un pré­nom qu'on a aimé, un prénom qui nous renvoie à un personnage que l'on aime, que l'on admire, on cherche aussi dans le cercle de famille, parce qu'il y a eu une grand-mère, une arrière grand-mère une tante, un on­cle qui a porté un nom qu'on aime. Ou encore, d'une manière plus commode, on avait édicté cette règle de prendre le prénom du père, cela calmait un peu le jeu, et cela évitait des conflits dans le couple.

Cette loi de programmation du prénom nous dit quelque chose du projet de Dieu sur nous-même. Dans l'évangile qui nous était proposé aujourd'hui, c'est la femme qui réussit d'une certaine manière, à imposer le prénom. Je me laissais à penser que lors­que Dieu donne un prénom à quelqu'un tout au long de la Bible et aussi dans le secret de notre cœur, c'est peut-être une part de sa féminité qui s'exerce, comme si c'était la femme qui ayant l'enfant en gestation, était peut-être la plus apte à essayer de découvrir le projet qui reposait sur cet enfant, parce qu'elle le porte, et comme Dieu, lui aussi nous porte dans son sein.

Ainsi, Abram devient Abraham, et l'on pour­rait jouer comme cela sur pas mal de prénoms dans la Bible. Le changement de prénom pour cet enfant est significatif, à la fois pour lui, pour nous, et aussi pour notre paroisse. Vouloir donner le prénom de Zacharie à cet enfant, ce n'était pas uniquement vouloir propo­ser le prénom du père. J'y repensais par rapport à la lecture d'hier soir, aux vigiles. Zacharie, c'est un pré­nom qui veut dire : celui dont Dieu se souvient. Je ne sais pas si vous avez vraiment prêté attention, dans tous ces récits d'enfantement dans l'Ancien Testament qui touchent souvent justement les personnes stériles, c'est qu'à la suite de cette prière instante de la femme, ou du couple, Dieu se souvient et vient visiter le cou­ple, et la femme enfante. En fait, du côté du père, ce n'était pas uniquement de vouloir que l'enfant s'ap­pelle comme lui, mais c'était véritablement de dire : Élisabeth accouche, c'est tellement extraordinaire que Dieu se soit souvenu. Changement de programme : on passe du souvenir à la grâce. Je crois qu'il ne faut pas exclure l'un de l'autre, car il y a un fonctionnement qui joue très bien entre le souvenir et la grâce. C'est peut-être aussi une manière d'éclairer ce personnage de saint Jean-Baptiste que l'on présente souvent comme étant un lieu de rapport entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Se souvenir, oui, mais de quoi ? D'un événement, très souvent un événement fondateur de notre vie, et cela dépasse largement le côté de l'en­fantement charnel, car il s'agit aussi de la façon dont Dieu advient dans notre cœur et dans notre vie. Par­fois, cela peut se cristalliser autour du prénom. On peut rester bloqué sur notre relation avec Dieu, se la remémorer d'une manière régulière, mais sans que cela débouche sur quelque chose. Très bien, oui, je me souviens que Dieu m'a sauvé ! Et comme disait l'autre : et alors ? Qu'est-ce qu'on en fait ? Et puis, il y a cette nouveauté que cette femme amène en passant du prénom de Zacharie à ce prénom Jean, car le sou­venir se vit dans la grâce. Si le souvenir n'est pas tra­versé par la grâce, par l'exercice effectif que Dieu nous donne et qui est la grâce, le souvenir n'aboutit à rien, il est stérile. La stérilité est dans la manière dont nous sommes capables de nous rabâcher à la fois nos souvenirs, mais aussi le meilleur de nos souvenirs et d'en rester là, et de nous en contenter, en vivant notre petite vie.

Le programme qui est proposé par la mère à cet enfant Jean-Baptiste, et à travers elle, j'y devine Dieu, et elle dit que le souvenir qu'incarne cet enfant n'est pas pour elle, mais il est pour lui et pour les au­tres. La paroisse aussi, elle est traversée à la fois par cette dimension du souvenir et cette dimension de la grâce. Est-ce que nous ne nous réfugions pas trop souvent dans cet aspect "mémoriel" que notre société affectionne particulièrement et notamment ces jours derniers, la célébration du souvenir (ce n'est pas une critique sur la célébration du souvenir), mais il faut se poser la question : comment ce souvenir est-il célébré ? Sommes-nous uniquement dans cette manière de reprendre notre petite vie tranquille, de venir à cette célébration de midi du souvenir, excusez-moi l'ex­pression, ou au contraire, est-ce que la communauté avec cette eucharistie nous parle d'enfanter une his­toire qui se construit les uns avec les autres. Il me semble que c'est là le travail de l'enfantement, le tra­vail de Dieu, et c'est bien là aussi le personnage de Jean-Baptiste. Jean-Baptiste est celui qui, comme une femme vient travailler le cœur de toutes ces personnes qui venaient le voir au bord du Jourdain, pour les faire passer de ce simple souvenir, de la recherche, du désir de Dieu, pour les faire aller plus loin, qu'ils mettent de la grâce dans leur vie, afin qu'il y ait quelque chose de communautaire qui soit vécu.

Frères et sœurs, qu'aujourd'hui, ce soit ce vi­sage de Jean-Baptiste qui nous soit révélé, celui qui est capable justement de nous montrer que dans notre vie du souvenir, tout est grâce et qu'il est celui qui nous emmène en vérité vers l'Agneau de Dieu. Je n'ai que ce souhait, c'est que notre paroisse soit à l'image de Jean-Baptiste, que nous soyons capables nous aussi comme saint Jean-Baptiste sur ce vitrail, de montrer à nos contemporains l'Agneau de Dieu dans leur vie et dans notre monde.

 

 

AMEN