LE SAINT PATRON DE NOTRE COMMUNAUTÉ

Is 49, 1-6 ; Ac 13, 16-26 ; Lc 1, 57-80
Nativité de St Jean-Baptiste – (24 juin 2001)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

J'ai toujours aimé la figure de saint Jean-Baptiste, et personnellement, je suis heureux que le saint patron de cette paroisse soit saint Jean-Baptiste. Nous avons certainement en tête, les catéchistes le savent, lorsqu'elles préparent les enfants pendant le temps de l'Avent, c'est d'insister sur ce fait précis que saint Jean-Baptiste prépare le chemin du Seigneur. Et nous aussi, à l'instar de saint Jean-Baptiste nous avons à préparer le chemin du Seigneur. Nous corres­pondons ainsi à une sorte de "pré-formatage" pour les chrétiens, comme cela a existé semble-t-il pour saint Jean-Baptiste. Il est toujours étonnant, et pour moi c'est frappant, de constater combien cet homme de­puis le début, comme le dit le prophète Isaïe, avant même qu'il naisse dans le sein de sa mère, semble avoir été désigné. On peut alors poser cette question :, mais où est la liberté de saint Jean-Baptiste ? Avait-il la possibilité de faire autrement que ce qui semble avoir été déjà tout programmé et tout organisé au niveau de sa vie ? Sa naissance est annoncée, le fait qu'il doive préparer le chemin du Seigneur est an­noncé, le fait qu'il soit comme l'aurore avant le jour, c'est annoncé, "dès le sein de ma mère, j'ai été choisi". Et comme on l'a lu aussi dans le prophète Isaïe, parfois il y a eu des difficultés, mais "le Sei­gneur est toujours avec moi", c'est Lui qui m'a com­mandé de rassembler le peuple d'Israël. Si on regarde brièvement tous les différents passages de la vie de saint Jean-Baptiste, on voit qu'il correspond exacte­ment à ce qu'on en attendait. Il a bien annoncé le Sei­gneur et le Messie, il a répondu à ce que les bonnes fées et les astres et autres médiums avaient prévu sur son caractère pré-formaté d'annonciateur de Celui qui vient. En somme, il n'a pas d'autres possibilités ni d'autres choix que de répondre (je vais dire un gros mot), à sa vocation. Quand nous avons ainsi nous-mêmes reçu le baptême, nous disons toujours que nous avons pour vocation, donc pour appel, de prépa­rer le chemin du Seigneur. Alors, bien sûr, si nous aussi, comme on le dit si bien à nos enfants en caté­chèse, nous sommes "d'autres saint Jean-Baptiste", je pose la question que je pose au début pour lui : "Est-ce que nous sommes libres de répondre ou non ?" Vous me direz que dans le fait même qu'on ait le mot vocation, c'est-à-dire appel, nous sommes libres de répondre, mais on sait aussi que dans l'Église, et on n'ose pas toujours se poser la question, si on remonte dans notre propre histoire, on se demande souvent : si on avait eu d'autres parents, si nous avions reçu une autre éducation, si nous avions vu autre chose, est-ce que finalement nous n'aurions pas une autre religion, voire pas de religion du tout. C'est possible et c'est fort probable ! Mais en même temps, si on en reste là, on en revient à un fait que certains philosophes ont décrit, c'est que le religieux est éventuellement néces­saire, mais il ne correspond qu'à des caractères acquis, comme si nous naissions catholiques parce que nous avons des gènes catholiques depuis plusieurs généra­tions, et si nous étions autre chose, nous serions mu­sulmans, bouddhistes, panthéistes. Bref, la liberté dans tout cela ne semble pas correspondre à ce terme de vocation. On peut donc considérer ainsi le visage de saint Jean-Baptiste comme étant celui qui prépare le chemin du Seigneur, ayant toujours été désigné pour cette tâche, et finalement, nous aussi nous en­trons dans le même moule, mais je pense que c'est fausser ce que saint Jean-Baptiste a réellement vécu.

Certes, il y a des oracles merveilleux sur sa naissance, mais je pense, et je crois profondément que saint Jean-Baptiste reste entièrement libre de la pos­sibilité d'être celui qui est appelé à préparer le chemin du Seigneur.

Quand on regarde de plus près son ministère, il est celui, comme on l'a entendu dans l'évangile, qui va dans les solitudes, qui a un certain retrait, un cer­tain recul. J'aimerais dire, qu'il est celui qui a d'abord pris de la distance, il n'a pas d'abord été avec croix et bannières annoncer sans préambule : "attention, le Seigneur vient !" Et quand on regarde justement son expérience, il fait l'expérience même de Dieu, elle ne lui est pas donnée comme un "mobicarte" complet avec les appels prévus, mais il a d'abord à répondre pour lui-même à ce qu'est Dieu, et à ce qu'Il lui pro­pose. Il a beau avoir désigné le Christ en disant : "Voici l'Agneau de Dieu", et comme étant "Celui qui vient", comme étant "Celui dont il n'est pas digne de délier les courroies de ses sandales". Et cependant, il pose cette question : "Es-Tu vraiment Celui qui vient ou devons-nous en attendre un autre ?" Là, on se rend compte que Jean-Baptiste est dans une sorte de doute, dans une sorte de foi. Il a à faire confiance. Il n'est même pas sûr du message absolument, il est obligé de faire cette expérience de se recevoir lui-même de Ce­lui qu'il annonce.

A cette lumière, il me semble que le visage de Jean-Baptiste devient pour nous très différent et qu'il correspond peut-être un peu mieux à ce que nous sommes et à ce que nous vivons. Car Jean-Baptiste n'avance pas avec des assurances, et nous-mêmes dans notre foi chrétienne, nous n'avançons pas avec des certitudes, mais nous confrontons notre propre annonce de Jésus à la rencontre que l'on fait person­nellement avec Lui. Est-il le Dieu qui correspond d'ailleurs à ce que nous annonçons ? Vous le savez aussi bien que moi, nous tombons vite dans les sché­mas et les actes caricaturaux, ainsi pour Dieu, et les prophètes appelaient cela de l'idolâtrie. Il me semble que saint Jean-Baptiste est surtout marqué par une chose : il est marqué par l'Absolu. En fait, sa vie n'est rien d'autre qu'un Absolu. Un absolu de la recherche de Dieu, un absolu de celui qui désire rencontrer son Seigneur, mais qui le rencontre non pas en ayant la doctrine de la foi déjà à annoncer, mais en le décou­vrant peu à peu, en traversant le désert, en allant sur les chemins, en baptisant, et en découvrant quel est Celui qui va être le vrai Chemin, quel est Celui qui va réellement baptiser et dans l'expérience même de sa mort, où tout semble terminé, saint Jean-Baptiste est celui-là même qui prépare la révélation du don d'amour du Seigneur Jésus. Autant dire que saint Jean-Baptiste n'a pas été dispensé en annonçant le Seigneur d'être lui-même appelé et converti par cette annonce. Il doit convertir son écoute, son regard et sa propre parole.

Cela m'a rappelé un texte que j'aime bien, du Cardinal Marty qui écrivait : "Toute ma vie j'ai cher­ché Dieu, ce fut mon combat, ce fut ma joie. Toute ma vie j'ai mis des hommes et des femmes sur le chemin de Dieu, ce fut mon ministère, ce fut notre commune aventure spirituelle. Parfois j'ai manqué d'audace, je n'ai pas cru assez en l'homme pour parler de Dieu. J'ai fait l'expérience de Dieu comme beaucoup d'entre vous. Il m'est plus présent à moi-même qu'au jour de ma première messe de jeune prêtre. Nous avons si longtemps voyagé ensemble. Disciple sur la route d'Emmaüs, et toujours cette expérience creuse en moi une espérance, cette connaissance en esprit et en vérité avive une soif : chercher Dieu et Le trouver. Le trouver et Le chercher encore, tel est le thème cons­tant de la Bible. Telle est l'authentique attitude du savant de Dieu, car Le trouver, c'est puiser en Lui le désir et la force de Le chercher encore. Dieu n'est jamais Celui que l'on possède mais toujours Celui que l'on attend. Nous savons qui Il est parce que nous expérimentons qu'Il vient."

Alors, frères et sœurs, pour nous, avoir un saint patron comme saint Jean-Baptiste, qu'est-ce que cela signifie ? Je dirais que cela signifie pour nous d'être une communauté qui n'a pas toutes les assuran­ces, mais qui a la foi et qui fait cette expérience de foi. Qu'est-ce que c'est pour nous que ce visage de saint Jean-Baptiste, saint patron de notre communauté ? C'est savoir que c'est quand on a traversé le désert de nos vies et de nos expériences qu'on se rend compte qu'on a préparé un chemin au Seigneur. Qu'est-ce pour nous d'avoir comme patron saint Jean-Baptiste ? C'est de comprendre que notre commu­nauté n'est pas une communauté arrivée et statique, remplie de conventions, d'ordres et d'organisations, mais une communauté qui accepte encore d'avancer et d'être en marche. Chanter justement cela c'est mani­fester en nous ce désir que se creuse l'Absolu de Dieu. Encore faut-il parmi tout ce qui encombre notre vie savoir si Dieu, comme pour saint Jean-Baptiste est notre Absolu ?

 

 

AMEN