LA VOCATION DU PRÉCURSEUR

Is 49, 1-6 ; Ac 13, 16-26 ; Lc 1, 57-80
Nativité de St Jean Baptiste - (24 juin 1996)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

P

etit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut, tu marcheras devant à la Face du Sei­gneur pour donner à son peuple la connais­sance du Salut. "

Frères et sœurs, vous savez que traditionnel­lement, surtout en Orient, il y a une icône très célèbre qui s'appelle la "Déisis", la supplication, l'interces­sion. Cette icône représente trois personnages : au centre, le Christ et de part et d'autre, la Vierge Marie et saint Jean-Baptiste. C'est dire que, pour les tradi­tions les plus anciennes de l'iconographie et par conséquent celles de notre foi, le personnage de Jean-Baptiste a presque un rôle aussi important que celui de la Vierge Marie. Il est certain qu'en Occident nous avons beaucoup plus magnifié le rôle de Marie que celui de Jean-Baptiste. Cependant, si on lit attentive­ment le récit du début de l'évangile de Luc, on s'aper­çoit que le personnage de Jean-Baptiste est important puisqu'il est le seul avec Jésus dont on raconte en détail la naissance. D'ailleurs, pour confirmer cette parenté, ce parallélisme entre la Vierge Marie et Jean-Baptiste, ce sont les deux seules personnes de l'his­toire du salut, j'exclus évidemment l'humanité du Christ, qui sont sanctifiées avant la naissance. La Vierge Marie est sanctifiée par le privilège de l'Im­maculée Conception à sa conception même et la tra­dition pense qu'au moment où la Vierge Marie portant en son sein l'Enfant-Jésus rencontre sa cousine Elisa­beth, l'enfant tressaille dans le sein de sa mère et c'est la sanctification de Jean-Baptiste par la présence du Christ. Pourquoi ces deux figures sont-elles si impor­tantes et complémentaires ?

Pour que Dieu se révèle, et c'est la même chose pour n'importe qui, il faut d'abord la présence et ensuite l'ensemble des signes, des gestes, des mots, des attitudes qui expriment la présence. Là réside la complémentarité de Marie et de Jean-Baptiste. Marie exprime le mystère de la présence. Dieu, pour se ma­nifester dans le monde, a choisi de s'incarner, c'est-à-dire de prendre chair dans le sein de la Vierge Marie. C'est dire que le mystère de Marie est un mystère de présence de Dieu. C'est pourquoi on l'a comparée au Buisson Ardent. Elle est comme le Buisson dans le­quel brûle la flamme du Fils de Dieu. "Je suis qui Je suis. " Marie est le nouveau Buisson Ardent. Elle est par sa vie, par son obéissance, par sa maternité divine et par sa maternité vis-à-vis de tous les croyants, le mystère même de la présence de Dieu. Quand Dieu est là, Il est là de cette présence dans le sein de la Vierge Marie. Pour qu'il y ait révélation, la présence doit s'expliciter, se faire connaître, elle ne peut rester muette. De ce point de vue-là, Marie est d'un singulier mutisme, d'un singulier effacement. Elle porte la pré­sence de Dieu, mais n'en dit rien. Elle dit "oui" au début de l'évangile, elle dit : "ils n'ont plus de vin" au moment des Noces de Cana et c'est fini. C'est peu. Ce n'est pas de l'ordre de l'explicitation. Marie, c'est la présence de Dieu à l'état pur, premier. Ce qui est inté­ressant, c'est que Jean-Baptiste est la manifestation de la présence, d'où le terme de précurseur qu'on lui a attribué. Il faut prendre l'image de la façon la plus littérale, le précurseur, c'était celui qui court devant et annonce le personnage qui va arriver. On voit encore cela à Jérusalem : lorsque l'évêque latin de Jérusalem se promène dans la rue, il est précédé par des espèces de gardes qui tapent avec leur canne sur le pavé pour signifier que l'évêque est en train de traverser sa ville. Ce sont là des précurseurs qui avancent devant le personnage pour en manifester la présence et dire qui il est. La présence est déjà donnée, le personnage est là. Encore faut-il savoir qui il est. Tel est le rôle de Jean-Baptiste. Il est le "prodromos", celui qui court en avant pour annoncer, manifester, signifier la présence. On comprend alors toute l'ordonnance de la vie de saint Jean-Baptiste. Il est purement et simplement l'annonciateur. Au moment où il est sanctifié, dans le sein-même de sa mère, par la présence de Jésus, au moment même où il naît, il fait dire à son père son propre programme : "Tu marcheras devant la Face du Seigneur pour préparer ses voies, pour donner la connaissance de Dieu qui vient à son Peuple." Jean-Baptiste est effectivement le premier à parler du Royaume. Il en parle avant Jésus, car il annonce Jésus comme le Royaume et il dit que la présence de Jésus va devenir une présence de jugement et de salut. Lorsqu'il meurt, il annonce la manière même dont Jésus accomplira ce Salut et ce jugement puisque Jean-Baptiste lui-même témoigne dans sa mort de sa fidélité à sa vocation d'annonciateur et de précurseur du Royaume.

Vous voyez donc la complémentarité. Tout mystère de révélation manie toujours ces deux aspects : la présence de celui qui se manifeste et les gestes, les signes à travers lesquels il se manifeste. C'est pour cela que l'Église a toujours tenu Jean-Baptiste en très haute estime. Il est vraiment la voix, c'est-à-dire ce par quoi le Verbe se dit. La voix est un peu plus que la présence, c'est la présence qui se diffuse à partir d'un individu et qui rayonne. Saint Jean-Baptiste de­vrait donc avoir une plus grande importance dans l'histoire de nos communautés chrétiennes et je me suis personnellement toujours demandé si le fait de ne pas le mettre à l'honneur n'était pas une certaine ma­nière de dire aux gens : "sois belle et tais-toi" un peu comme la Vierge Marie. Du moment qu'on est chré­tien, on a à manifester la présence de Dieu. Cela ne revient pas seulement aux clercs, aux Évêques ou au Pape. Il y a là une sorte de patronage et d'intercession à demander à Jean-Baptiste pour notre Église. Qu'il fasse que cette Église soit la manifestation de la pré­sence de Dieu. Qu'elle en soit, bien entendu, la pré­sence, c'est l'essentiel. Mais une présence qui n'est pas manifestée est une présence qui n'est pas arrivée à son accomplissement et cela manque au mystère de l'Église et de sa proclamation du salut. Demandons aujourd'hui au Seigneur que, par l'intercession de Jean-Baptiste, nous retrouvions ce dynamisme et cette force de la manifestation du Salut pour laquelle il a vécu et a donné sa vie.

 

AMEN