LE MYTÈRE DE L'HOMME

Is 49, 1-6 ; Ac 13, 22-26 ; Lc 1, 57-80
Nativité de St Jean Baptiste - (24 juin 1993)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


E

t toi, petit enfant, on te nommera prophète du Très-Haut. Tu marcheras devant la face du Seigneur !"

Jean-Baptiste est pour ainsi dire la conscience messianique d'Israël. Nous avons peut-être du mal à imaginer ce que pouvait être ce milieu judéen, à l'époque des évangiles. C'est un milieu dont toute la conscience est traversée par une sorte de déchirure, à la fois une immense espérance et sans cesse des échecs. Immense espérance que les promesses faites à David, le Royaume donné à David, le grand Israël d'un fleuve à un autre fleuve, c'est-à-dire de l'Egypte à l'Euphrate, car on n'y allait pas de main morte dans la répartition géographique du Moyen-Orient à l'époque, tout cela c'était promesse de Dieu qui avait eu lieu mais il y aurait un nouveau David. Et en même temps amertume et déception car de ce grand Israël il ne restait que la Judée avec une trentaine de kilomètres autour. Et lorsque la combinazione avec les romains se passait pas trop mal on arrivait à étendre le terri­toire à quelque soixante kilomètres, mais, bien en­tendu, en ayant un monarque vendu à l'occupant comme pouvait l'être Hérode. D'où ce désespoir, ces mouvements de guérilla, ces actions de terroristes qu'on appelait les Sicaires qui assassinaient les gens dans la foule pour semer la panique D'où aussi cette conscience insurrectionnelle. Il fallait se débarrasser de l'ennemi, d'où aussi cette piété centrée sur le Tem­ple dans laquelle la religion et l'identité nationale étaient complètement bloquées.

Vous le voyez, la manière dont on comprenait le messianisme en Israël était quelque chose de terri­ble. C'était une sorte de désespoir profond qui pouvait prendre à certains moments figure de violence. Or au milieu de tout cela, petite famille de Judée, un couple de parents âges qui reçoivent la nouvelle qu'ils vont donner la vie à un enfant qui marchera "devant la face du Très-Haut". Cette promesse, apparemment totale­ment dérisoire, par rapport à tout ce qu'on attendait, simplement quelqu'un qui va montrer le Messie. Et c'est là que s'inscrit toute la destinée de Jean-Baptiste. Comment faire pressentir à ce peuple désempare, qui a parfois des mouvements tellement fous, tellement violents, comment lui faire pressentir la grandeur et la vérité de sa vocation messianique, qu'Israël est capa­ble de reconnaître le Messie, de dire : "Il est Là !" C'est pour cela que Jean-Baptiste est si grand.

A travers sa vocation, c'est le mystère de tout homme qui est ainsi esquissé. Comment croire, dans les circonstances où nous vivons, où l'histoire à tout moment, nous déborde de part et d'autre, où nous sommes secoués, ballottés par toutes les transforma­tions de la société d'aujourd'hui, tous ces grands cou­rant économiques dont beaucoup d'entre nous sont parfois les victimes, comment croire qu'au milieu de tout cela, effectivement nous marchons devant la face du Très-Haut pour préparer ses voies ? Comment approfondir, comment affiner notre conscience mes­sianique, car au fond c'est cela de dire : Le Messie est là. Il est au milieu de nous. Nous sommes son peuple, nous sommes le peuple messianique. C'est pour cela que Jean-Baptiste est si grand, parce qu'il a vécu cela d'une façon dramatique d'ailleurs puisque cela s'est terminé par le témoignage du sang. Mais il n'a jamais bougé là-dessus. C'était son rôle, c'était sa vocation de reconnaître le Christ et de dire : "Le Seigneur, le Mes­sie, le Sauveur est là !" Et c'est tout.

Et de ce point de vue-là, nous sommes vrai­ment les frères et sœurs de Jean le Baptiste. Nous avons simplement à dire : "Le Messie est là !" Et d'une certaine manière nous en sommes les signes, nous sommes suscités, nous sommes appelés à mar­cher devant la face du Très Haut simplement pour préparer son chemin. Aujourd'hui, en célébrant la naissance de Jean-Baptiste, je crois que nous devrions simplement demander à ce grand prophète que nous renaissions avec lui. Puisque lui est né pour être la conscience messianique d'Israël, pour éveiller Israël à la reconnaissance de son Dieu, que nous aussi, par notre baptême, nous renaissions les uns pour les au­tres, les uns par les autres, à cette conscience que nous sommes le peuple du Messie, le peuple qui croit à cette présence de Dieu au milieu de toutes les diffi­cultés, de toutes les catastrophes de l'histoire, de tous ces événements si déconcertants soient-ils.

Alors peut-être que nous pourrons véritable­ment chanter à notre tour comme nous devons le faire chaque matin à Laudes ce magnifique chant du Bene­dictus : "Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël," car c'est vrai encore aujourd'hui, "Il a visité et racheté son peuple".

 

AMEN