LA JOIE SPIRITUELLE
Is 49, 1-6 ; Ac 13, 22-26 ; Lc 1, 57-80
Nativité de St Jean Baptiste - (24 juin 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ans l'oraison qui a commencé cette célébration de la naissance de Jean-Baptiste nous demandons à Dieu d'accorder à son Église le don de la joie spirituelle. De fait, ce thème de la joie ne cesse de remplir tous les évènements qui accompagnent la naissance de Jean-Baptiste. "L'ange Gabriel annonce à Zacharie une grande joie et une grande allégresse. A cause de la naissance de cet enfant, beaucoup se réjouiront en Israël".
N'est-il pas étrange que l'on insiste à ce point sur le thème de la joie à propos de Jean-Baptiste qui nous apparaît plutôt comme une figure austère, grandiose certes mais plutôt terrible, lui qui prêchait la venue du Seigneur, du Messie comme un justicier qui devait séparer le grain de la bale, qui devait jeter au feu tous les sarments desséchés, Lui qui venait pour un jugement. Jean-Baptiste qui a vécu dans la solitude au désert, qui se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage, comment ce personnage haut en couleurs mais quelque peu effrayant peut-il être le signe, le symbole, l'intercesseur de la joie ? Pourtant l'Église, reprenant l'évangile, est formelle. Nous demandons au Seigneur, par l'intercession de Jean-Baptiste, de nous donner la joie spirituelle.
Je crois que la joie de Jean-Baptiste n'est pas une joie de surface. Ce n'est pas la joie facile de quelqu'un qui aurait vécu dans les plaisirs, dans le confort. La joie de Jean-Baptiste est précisément une joie spirituelle, c'est-à-dire une joie tout intérieure, une joie en profondeur. Et même si la mission de Jean-Baptiste, même si sa vocation a quelque chose d'austère et de terrible, même s'il est mort au fond du désert dans la citadelle de Machéronte, dans une obscure affaire de cour pour avoir dénoncé les vices d'un ridicule potentat oriental, même s'il a été ainsi martyrisé à cause du vice d'Hérode et de la danse de Salomé, même si après avoir annoncé le Christ, saint Jean-Baptiste a dû s'effacer devant Lui sans bien comprendre d'ailleurs comment ce Messie qu'il avait annoncé comme un justicier se présentait en fait pauvre, doux et humble de cœur, même si Jean-Baptiste a été traversé d'une sorte d'étonnement et presque de doute envoyait ses disciples dire à Jésus : "Es-Tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?" la joie de Jean-Baptiste est une réalité intense et profonde.
Et j'en veux trouver la source dans l'événement qui marque le tout début de son existence, celui de la Visitation. Quand Marie, encore enceinte de Jésus vient rendre visite à sa cousine Elisabeth portant elle aussi dans son sein Jean-Baptiste, "il advint, dès qu'Elisabeth entendit la salutation de Marie, que l'enfant tressaillit d'allégresse dans son sein." Et voici les paroles d'Elisabeth s'adressant à Marie : "Bénie es-tu entre les femmes ! Dès l'instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l'enfant a tressailli de joie dans mon sein !" Voilà la joie de Jean-Baptiste. La joie de Jean-Baptiste c'est d'avoir rencontré son Seigneur, de l'avoir reconnu. La joie de Jean-Baptiste c'est d'avoir été visité dès le premier instant de sa vie dans le sein de sa mère, d'avoir été visité par son Bien-Aimé, par le Seigneur Jésus Lui-même encore dans le sein de sa mère.
C'est cela la joie spirituelle de Jean-Baptiste. Et cette joie est si profonde, si abandonnée, c'est tellement une joie donnée, une joie tout entière non pas dans son plaisir ou dans son confort mais en Celui vers qui il est tout entier tendu que, au moment où Jésus commençant sa vie publique va rassembler les foules et que les foules toujours versatiles, se dirigeant vers Jésus délaissent Jean-Baptiste, au moment où les disciples de Jean éprouvent quelque rancœur devant cette ingratitude des foules qui après avoir applaudi Jean-Baptiste, après être venues en masse se faire baptiser par lui dans le Jourdain, le délaissent pour un autre prophète, au moment où Jean-Baptiste entre déjà dans l'ombre du Christ avant que ce soit l'ombre de Machéronte et puis l'ombre de la mort, au moment où Jean-Baptiste commence déjà à s'éclipser, comme la lumière de la bougie qui pâlit quand le jour se lève que dira-t-il à ses disciples un peu jaloux du succès de Jésus ? "Celui qui à l'épouse, c'est l'Epoux ! Je ne suis que l'Ami de l'Epoux et je me réjouis en entendant la voix de l'Epoux qui parle à son épouse dans le secret de la chambre nuptiale. Telle est ma joie, elle est parfaite. Il faut que Lui grandisse et que moi je diminue !" Voilà le secret de sa joie. Non pas par une fausse modestie ou une humilité excessive mais il faut qu'Il grandisse parce qu'Il est le tout de ma vie, parce que je n'ai de sens que par rapport à Lui. Toute ma vie se porte vers Lui et tout le souhait de mon cœur c'est qu'Il grandisse parce que c'est Lui que j'aime. "Telle est ma joie, elle est parfaite !" Il grandit et je n'ai plus qu'à m'effacer et à diminuer devant Lui.
Il faudrait que Jean-Baptiste nous apprenne à aimer assez le Christ, à considérer assez le Christ comme le Tout de notre vie, comme la joie parfaite de notre cœur, pour que nous sachions nous effacer devant Lui et lui laisser toute la place. Dans notre vie d'abord et aussi dans nos relations avec tous ceux qui nous entourent. Jean-Baptiste n'a cessé d'annoncer le Christ et de lui laisser la place dans le cœur de ceux à qui il avait été envoyé pour être le prophète annonçant la venue du Christ. Etre un précurseur c'est non seulement marcher au-devant du Christ mais par le fait même lui laisser la place, s'écarter et disparaître.
Il faut que notre amour du Christ soit assez grand pour que nous lui laissions ainsi toute la place et que nous sachions trouver toute notre joie dans sa propre joie, dans sa propre gloire, dans sa propre splendeur. Il me plaît de répéter cette parole que nous chantons si souvent dans le Gloria des laudes et de la messe : "Nous Te rendons grâce pour ton immense gloire !" non pas pour tout ce que Tu nous as donné, non pas pour les grâces dont Tu nous as abreuvés, mais pour ton immense gloire. C'est cela l'objet de notre action de grâces, la gloire de Dieu, la grandeur de Dieu, la splendeur de Dieu, la beauté de Dieu, la joie de Dieu.
AMEN