PROPHÈTE DU TRÈS-HAUT

Is 49, 1-6 ; Ac 13, 22-26 ; Lc 1, 57-80
Nativité de St Jean Baptiste - (24 juin 1991)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

E

t toi, petit enfant, tu seras appelé Prophète du Très-Haut !"

Jean-Baptiste est le dernier et le plus grand des prophètes. Il prend place au terme de cette lignée d'hommes qui ont, au nom de Dieu, annoncé la vérité de Dieu. Un prophète c'est quelqu'un qui parle au nom de Dieu, de la part de Dieu, dont la parole est Parole de Dieu. Le prophète n'annonce pas nécessai­rement l'avenir. Ce n'est pas un devin qui nous dé­voile les choses futures. Mais comme le dit Zacharie dans le Benedictus, c'est quelqu'un qui "marche au-devant du Seigneur". C'est quelqu'un qui prépare les voies du Seigneur. C'est quelqu'un dont la parole trace la venue du Seigneur. La parole du prophète est une parole qui vient d'ailleurs, une parole qui ne naît pas dans son cœur, qui ne naît pas dans son esprit, dans son intelligence et dans sa raison C'est une parole qui lui est donnée avant que lui-même la donne. C'est pourquoi le prophète, et Jean-Baptiste tout particuliè­rement, ne sait pas le sens ultime des paroles qu'il prononce. Il y a dans la mission de Jean-Baptiste quelque chose de très déroutant car lui qui a été si proche du Seigneur, lui qui L'a montré et manifesté, il n'a jamais tout à fait compris quelle était la mission exacte de ce Messie qu'il annonçait, qu'il précédait, qu'il manifestait.

Jésus guérissait les malades, rendait la vue aux aveugles, faisait entendre les sourds et Il reçut un jour les disciples que Jean-Baptiste lui envoie pour lui demander : "Es-Tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?" Formé par les prophètes qui l'avaient précédé, Jean-Baptiste attendait un Mes­sie qui, au nom de Dieu, rétablirait la justice sur la terre, punirait les méchants, récompenserait les fidè­les. Et voilà que Jésus ne siégeait pas sur un trône de justicier mais Il exerçait la miséricorde, apportant la guérison aux malades et la tendresse aux pécheurs. Jean-Baptiste était dérouté par cette façon de réaliser la mission du Messie que les prophètes avaient an­noncé.

Comme tous les prophètes Jean-Baptiste ap­porte un message qui vient de plus loin que lui, un message qui le dépasse, un message dont il ne com­prend pas la portée totale. Bien sûr le prophète a dans son esprit une vision de ce qu'il annonce, mais cette vision n'est que partielle, approchée. Elle est une vi­sion "au premier degré" mais les paroles mêmes dans lesquelles il exprime ce qu'il comprend sont beaucoup plus profondes que ce qu'il en comprend. Ces paroles sont à plusieurs degrés. Au-delà de la vérité première qu'il perçoit et proclame, il y a toute une série d'har­moniques qui ne se révéleront que peu à peu et qu-delà du prophète lui-même. Le prophète est donc quelqu'un tellement dépouillé de lui-même qu'il doit pouvoir être le messager d'une vérité qui, en grande partie, lui échappe.

Ceci suppose chez le prophète une disponibi­lité du cœur, une ouverture de son être, une humilité extrêmement profonde. Etre pour les autres le messa­ger d'une vérité que vous-même vous ne parvenez pas entièrement à saisir, que vous ne pouvez pas étrein­dre, que vous ne pouvez pas tenir dans vos mains, cela suppose un grand détachement, une grande obla­tivité, une capacité de s'effacer devant ce message qui, de toute manière vous dépasse et vous emporte vous-même au-delà de ce que vous £tes capable de comprendre et de vivre. Jean-Baptiste a été sans cesse "dépassé" par sa mission, dépassé par sa fonction. Et c'est pourquoi quand Jésus a commencé à prendre toute la place dans le cœur des foules et dans le cœur des propres disciples de Jean, il a su, parce que c'était son attitude fondamentale depuis toujours, il a su s'ef­facer devant Jésus. "Il faut qu'Il croisse et que je di­minue !" C'est la loi même de la mission prophétique que Celui au nom de qui l'on parle grandisse et que celui qui parle diminue et disparaisse.

En matières humaines l'enseignant doit d'abord posséder intérieurement les vérités qu'il en­seigne. Un professeur qui s'adresse à des élèves doit d'abord avoir lui-même étudié, assimilé, approfondi, apprivoisé la vérité qu'il veut transmettre. Il faut qu'il en soit totalement investi pour pouvoir la donner. Et bien ce qui est vrai d'un enseignement humain ne peut pas être vrai d'un enseignement divin. Quand on parle non plus de littérature, d'histoire, de philosophie ou de mathématique mais du mystère de Dieu, on est néces­sairement amené à parler de choses que l'on ne peut pas posséder, que l'on ne peut pas avoir en mains, dont on ne peut pas avoir la domination. On transmet une parole que l'on ne domine pas mais qui vous do­mine. Et ceci qui est l'attitude prophétique est celle de tout enseignement donné au nom de Dieu Aussi bien la vocation d'enseignement qui est celle des évêques et par délégation celle des prêtres est appelé par les textes conciliaires "la mission prophétique". Toutes les fois qu'un ministre de Dieu parle au nom de Dieu, il agit comme les prophètes c'est-à-dire il transmet une parole qui le dépasse, qui vient de plus loin que lui, qui le conduit lui-même bien au-delà de ce qu'il est Et il arrive souvent, très souvent, quand un prêtre exerce son ministère, que les paroles qu'il prononce le traversent pour atteindre le cœur de ses auditeurs et apporter quelque chose que lui-même n'a pas tout à fait perçu.

C'est particulièrement net dans le sacrement de pénitence où le confesseur s'entend parfois dire des choses qu'il ne savait pas et que Dieu met sur ses lè­vres parce qu'elles sont nécessaires au cœur de celui qui est en train de se convertir en face de lui et que ce mystère s'opère entre Dieu et le pénitent, le confes­seur n'étant qu'un intermédiaire dépassé par la grâce dont il est le ministre. Mais ce qui est particulièrement vrai dans le sacrement de pénitence, de réconciliation dans toutes les circonstances où un homme se prête ainsi à être l'instrument de Dieu. Un instrument est toujours dépassé par ce dont il est l'instrument. Par définition, le rabot ou le marteau ne sont pas à la hauteur de l'intuition de l'artisan qui les utilise. Et même s'il s'agit d'un instrument intelligent, d'un ins­trument libre et volontaire comme l'est un être humain dont Dieu se sert pour parler, il est quand même tou­jours dépassé par ce message.

Et vous aussi, frères, qui n'êtes pas ministres ordonnés comme les évêques ou les prêtres, mais qui de par votre baptême êtes toujours, les uns pour les autres, des messagers de Dieu, car nous sommes tous révélation pour nos frères, vous êtes aussi dépassés par la vérité que vous portez dans votre cœur. Ainsi la grâce qui s'adresse à vos frères à travers vous, je di­rais même la grâce qui s'adresse à vous à travers votre propre cœur, vous dépasse toujours. Le mystère de Dieu nous enserre de toute part. Il faut que nous soyons assez humbles et disponibles pour nous ouvrir à ce mystère que nous ne comprenons pas. Que nous ne comprenons pas au sens étymologique du terme c'est-à-dire que nous ne pouvons pas "encercler" de nos mains, "comprehendere" c'est-à-dire enfermer dans nos prises.

Oui ce mystère nous dépasse et ceci doit nous remplir de cette joie spirituelle dont nous parle cette fête de Jean-Baptiste car il n'y a pas de plus grande joie que d'être admis à un mystère qui nous dépasse en arrière et en avant, qui vient de plus loin que nous et qui va plus loin que nous. Un mystère dans lequel nous sommes pris et emportés. Un mystère qui nous fait participer à l'accomplissement de nous-même et de la vocation de tout l'univers. N'ayons pas cette volonté de tout dominer, de tout savoir et de tout tenir en mains. Sachons, au contraire, reconnaître, comme la plus grande grâce et la plus grande promotion de nous-même d'être dépassés, non pas pour être noyés, mais pour être emportés au-delà des limites qui sont les nôtres jusqu'à la plénitude de ce mystère de Dieu auquel Dieu veut nous faire communier dans que nous puissions jamais l'épuiser.

 

AMEN