LA GRÂCE DE JEAN-BAPTISTE

Is 49, 1-6 ; Ac 13, 22-26 ; Lc 1, 57-80
Nativité de St Jean Baptiste - (24 juin 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Frères et sœurs, Jean-Baptiste est un saint dont la stature est tout à fait exceptionnelle, il se tient à la jointure de l'Ancien et du Nouveau Testament. Et sa sainteté toute particulière, c'est d'être le Précurseur, littéralement celui qui court au-devant, au-devant de Dieu qui vient, du Verbe de Dieu qui nous visite, au-devant de Jésus le Fils de Dieu qui se fait l'un de nous. C'est donc une sainteté de prépara­tion, une sainteté d'introduction au mystère du Christ, une sainteté d'initiation à la venue, à la présence bou­leversante, merveilleuse et éblouissante de Dieu.

Cette grâce de Jean-Baptiste lui appartient en propre, mais je pense qu'elle est aussi une nuance de la grâce de tout chrétien, et plus spécialement pour nous qui faisons partie de cette communauté de saint Jean de Malte placée sous le patronage de saint Jean-Baptiste, cette grâce nous devons, plus que d'autres encore la méditer, l'assimiler, la faire nôtre, nous sommes tous, vous et moi, habités par la grâce de saint Jean-Baptiste puisque Dieu nous l'a donné comme patron.

Jean-Baptiste est donc celui qui vient avant, celui qui prépare, celui qui humblement, silencieuse­ment, arrange toutes choses pour la visite de l'Ami, pour la venue du Roi, de Celui qui est le "désiré des collines éternelles", Celui qui est attendu intensément par toutes les générations, Celui que chaque homme, dans son cœur, attend avec une sorte de frémissement plein de désir. Oui, Jean-Baptiste est celui qui fraie le chemin au désir. Jean-Baptiste, pour cette raison, c'est celui qui, ayant introduit au Christ, s'efface, se retire, devient progressivement transparent, invisible, disparaît. Il l'a dit lui-même en l'un des passages les plus beaux de l'évangile qui lui soient consacrés, quand après avoir baptisé tout Israël dans le Jourdain, après avoir baptisé Jésus Lui-même, L'avoir manifesté comme l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde, Jean-Baptiste a orienté lui-même ses disciples vers le Christ, a laissé petit à petit les foules s'éloigner de lui pour suivre Jésus, s'est retrouvé progressive­ment seul et finalement a été mis en prison par le roi Hérode à qui il reprochait sa vie morale dissolue. Jean-Baptiste, à ce moment crucial de sa vie, à ses disciples qui jalousaient un petit peu cet autre pro­phète, Jésus, qui progressivement prenait le devant de la scène, Jean-Baptiste a dit "Celui qui a l'Épouse est l'Époux". Il n'y a qu'un seul Époux le Christ, c'est Lui qui est l'Époux de chaque épouse c'est-à-dire d'Israël, de l'humanité, de chaque homme. "Celui qui a l'Épouse est l'Époux, mais moi qui ne suis que l'ami de l'Époux, je me tiens là à la porte et j'entends sa voix et je suis rempli de joie par la voix de l'Époux. C'est là ma joie, elle est parfaite, il faut qu'Il gran­disse et que je diminue".

La grâce de Jean-Baptiste, c'est donc la grâce de quelqu'un qui prépare la venue du Seigneur et puis, quand l'épouse du Seigneur est là, il se retire à l'exté­rieur de la chambre nuptiale, se contentant d'entendre la voix de l'Époux. Il met toute sa joie à diminuer pour que grandisse l'Époux, pour que grandisse le Seigneur dans la vie de l'Épouse, dans la vie de tous ceux qu'il a introduits à la venue du Seigneur. La grâce de Jean-Baptiste, frères et sœurs, c'est, pour chacun de nous, d'être les introducteurs du Seigneur et puis de savoir ensuite Lui laisser toute la place et dis­paraître devant Lui.

Je voudrais brièvement donner trois exemples d'application concrète de cette grâce de Jean-Baptiste dans notre vie. Tout d'abord la grâce de Jean-Baptiste fait partie intégrante de la grâce sacerdotale, de la grâce du prêtre. Un prêtre n'est pas quelqu'un qui, en raison d'une sainteté supérieure, pourrait nous faire part des richesses qu'il a lui-même contemplées. Un prêtre, frères et sœurs, c'est quelqu'un qui nous introduit au Christ et qui ensuite nous laisse vivre seuls en face du Christ. Autrefois, à propos du sacrement de pénitence, on parlait souvent de "direc­teur de conscience", de "directeur spirituel". Heureu­sement ce vocabulaire a disparu à peu près. On parle aujourd'hui de "père spirituel", ce qui n'est pas tout à fait exact non plus, car nous n'avons qu'un seul Père et nous sommes plus des frères que des pères. Toujours est-il que le prêtre, dans l'exercice même du sacrement de pénitence, dans l'exercice même de cet instant où il devient l'instrument du pardon de Dieu, n'est pas quelqu'un qui vous donne des ordres, n'est pas quelqu'un qui vous guide, qui vous conduit. Le prêtre est quelqu'un qui vous amène, par toute la qualité de son cœur qu'il met à votre service, vous amène comme un catalyseur à la rencontre de Dieu, puis s'efface. Et dans ce sacrement, comme dans tous les sacrements, vous êtes, vous, en face du Christ, avec Dieu face-à-face, seul à seul avec le Christ, il n'y a pas d'intermédiaire. Le prêtre n'est pas un médiateur entre Dieu et vous. Vous êtes directement mis en pré­sence du Christ, c'est à vous que le Christ parle et c'est vous qui vous entretenez avec lui, et qu'il s'agisse, dans le sacrement de pénitence, de votre pé­ché ou qu'il s'agisse, dans le sacrement de l'eucharis­tie, de votre communion avec Dieu, qu'il s'agisse, dans le sacrement des malades, de votre souffrance, tout cela c'est entre vous et Dieu que cela se passe, dans le secret le plus libre et le plus intérieur, le plus profond de votre cœur. Un prêtre qui ne saurait pas être un introducteur qui s'efface, serait un mauvais prêtre à ce point de vue-là, car il ferait obstacle à la présence de Dieu, il serait comme un mur entre Dieu et vous, se substituant à lui et à sa grâce.

Prenons un autre exemple. Toute forme d'amour humain, y compris l'amour conjugal est tou­jours un amour qui introduit à l'amour de Dieu. Toute forme d'amour, si profonde soit-elle, si intense que soit la communion entre deux êtres, cet amour pour une part fondamentale en lui, est respect du mystère de l'autre. Quand nous nous approchons de quelqu'un que nous aimons et plus nous nous en approchons, plus nous découvrons en lui le mystère de la présence de Dieu, plus nous découvrons en celui que nous ai­mons une immense dimension qui nous échappe, qui nous échappera toujours. Aimer, c'est précisément être heureux de cette dimension qui nous échappe. Aimer, ce n'est pas fusionner avec l'autre, ce n'est pas posséder l'autre, ce n'est pas être le maître et le domi­nateur de celui qu'on aime, aimer c'est au contraire s'approcher comme à tâtons, comme à pas de loup, c'est s'approcher avec une infinie discrétion et délica­tesse de l'être aimé pour contempler en lui, avec de plus en plus d'émerveillement, de plus en plus de sens de la splendeur, contempler en lui cette dimension de mystère qui est la marque, la présence d'intensité de cet amour qui dépassera toujours notre amour et qui est l'amour de Dieu. Si fort que nous aimions un être, Dieu l'aime encore plus que nous, Il l'aime plus fon­damentalement. Et c'est à cause de cet amour de Dieu pour l'être que nous aimons que nous sommes nous-mêmes introduits, appelés, initiés à la joie et à la gloire de pouvoir aimer. Tout amour humain, tout amour conjugal, tout foyer est fondé sur ce respect, sur cette admiration, cette vénération, sur ce moment où l'on s'arrête au seuil du mystère ultime de l'autre pour se mettre à genoux et adorer.

Troisième application, si vous le voulez les rapports des parents avec les enfants. L'éducation d'un enfant, ce n'est pas fabriquer en lui ce que nous avons rêvé comme étant le meilleur pour lui. Éduquer un enfant, ce n'est pas faire passer en lui toute la richesse de notre expérience. Ne parlons pas de ces cas, trop fréquents peut-être, où nous voudrions que nos en­fants réalisent ce que nous n'avons pas su faire, nous-mêmes, nous voudrions qu'ils soient les substituts de nos faiblesses, les compensations de nos échecs. Mais même si cela est écarté, même si c'est dans une géné­rosité absolument pure que nous voulons donner à nos enfants le meilleur de nous-mêmes, ce que nous croyons être le meilleur de la vie humaine, il reste que nous pouvons seulement la leur proposer, nous pou­vons seulement avec toute notre délicatesse, avec tout notre cœur, conduire leur propre cœur à la rencontre de cet idéal qui n'est pas un idéal intellectuel, qui n'est pas un rêve, mais qui est la présence même de Dieu, qui est le désir de Dieu sur le cœur de cet enfant. Nous avons à amener cet enfant jusqu'au seuil, au moment où il sera capable d'entendre par lui-même l'appel de Dieu qui s'adresse personnellement à lui et qui peut-être nous déroutera, qui ne sera pas toujours conforme à ce que nous avions imaginé ou rêvé, qui sera quelquefois difficile à accepter parce que ce sera contraire à ce qui nous semble le mieux. Et pourtant, mystérieusement, ce sera le chemin que Dieu veut faire avec cet enfant, sur lequel Il veut marcher côte à côte, pas à pas avec lui. Dieu veut être près de lui dans cette part de souffrance et aussi d'émerveille­ment, dans cette part de découverte et d'imagination, car Dieu a une imagination bien plus grande que la nôtre, Il sait bien mieux que nous ce qu'il faut à cha­cun d'entre nous, Il le sait tellement bien que jamais Dieu ne nous l'imposera et que c'est à la liberté de cet enfant que Dieu s'adressera, pour que dans cette li­berté, cet enfant invente, sous le regard de Dieu et dans la tendresse de Dieu, invente sa propre vie. Là encore nous sommes les introducteurs à la grâce c'est-à-dire les introducteurs à ce lieu de profondeur où seul Dieu habite parce que Dieu est la discrétion ab­solue. C'est pour ça qu'il peut habiter au plus profond de nous-mêmes, parce qu'au lieu de nous façonner, de nous fabriquer, au lieu de s'imposer à nous. Dieu est toujours Celui qui vient nous présenter, nous propo­ser, nous introduire à un mystère que nous ne pou­vons vivre que si nous le construisons nous-mêmes, avec Lui certes, par sa grâce, mais par nous-mêmes dans l'élan retrouvé, dans l'élan inventé de notre li­berté.

Vous le voyez, frères et sœurs, quelles que soient les circonstances dans lesquelles nous vivons, que nous soyons des parents à l'égard de nos enfants, que nous soyons l'épouse devant son mari ou l'amou­reux en face de celle qu'il aime, que nous soyons le prêtre en face du chrétien croyant en marche vers le Royaume, dans tous les cas nous avons à mettre au cœur de notre vie cette grâce de Jean-Baptiste, cette grâce d'introduction puis d'infinie transparence qui permet de nous retirer devant Celui qui, seul, est le Bien Aimé.

 

AMEN