DIEU FAIT GRÂCE
Is 49, 1-6 ; Ac 13, 22-26 ; Lc 1, 57-80
Nativité de St Jean Baptiste - (24 juin 2010)
Homélie du Frère Michel MORIN
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a naissance de Jean Baptiste rappelle, en ses circonstances, la promesse de Dieu d'établir son alliance avec le patriarche Abraham. Comme Abraham, il fut l'objet d'un changement de nom, à l'initiative même de Dieu qui avait dit au patriarche : "Tu t'appelles Abram, désormais tu t'appelleras Abraham." Comme le patriarche, puisqu'il est de la même race, de sa descendance unique, Jean a reçu dans sa chair le signe de la circoncision, de l'alliance de Dieu avec son peuple. Ainsi la naissance de Jean-Baptiste est une étape nouvelle et définitive dans cette longue histoire de l'économie de l'amour, de la tendresse de Dieu pour son peuple d'Israël et, à travers ce peuple d'Israël, pour l'humanité tout entière.
Or, au sujet du nom du Baptiste, naît une controverse au moment de le lui donner. Dans la coutume juive et dans la nôtre aussi, ce sont les parents qui nomment l'enfant. Or ici la mère veut appeler l'enfant "Jean" et les voisins qui ignorent les circonstances de l'annonce de cette naissance sont étonnés car ils veulent le nommer Zacharie. Pas tellement parce que c'est le nom de son père, mais parce que Elisabeth était stérile. Car, dans l'Israël ancien, lorsqu'une femme avait un enfant très tard, à plus forte raison quand elle était stérile, on disait : "Dieu s'est souvenu d'elle, Dieu l'a gardée dans son souvenir". Et c'est exactement le sens étymologique du nom de Zacharie. Zachar Yahweh, "Dieu se souvient". C'est donc très beau et très fin spirituellement de la part de ces voisins d'être étonnés du fait qu'Elisabeth veuille donner à son enfant un autre nom, comme si elle ne voulait pas "asseoir" cette naissance dans la fidélité et dans le souvenir de Dieu pour elle.
C'est Jean qui va être le nom de cet enfant. Je crois que dans le changement de ce nom est signifiée, non seulement la grâce particulière du Baptiste, mais l'étape nouvelle, l'ouverture définitive au temps messianique. Car il ne s'agit plus maintenant de s'établir dans le souvenir, dans le bon souvenir de Dieu qui fait naître les enfants, même tardivement mais il s'agit de s'ouvrir à la grâce même de Dieu. Or le nom de Jean signifie "Dieu fait grâce !" Pas simplement "Dieu se souvient de vos misères, de vos peines, de vos limites et répond à vos espérances", mais "Dieu fait grâce ! Dieu va donner sa grâce !" C'est cela que signifie le nom de Jean. Et Elisabeth, puis Zacharie vont entrer, non plus dans l'optique de la miséricorde faite pour eux personnellement, mais dans la perspective du salut et de la grâce offerte, à travers eux et à travers leur enfant, à tout le peuple d'Israël d'abord puis à l'humanité tout entière. Le nom donné au Baptiste est l'objet d'une initiative purement divine et, en accueillant ce nom pour leur enfant, Elisabeth et Zacharie accèdent à la foi, à la foi au Messie, à la foi en Celui que Jean-Baptiste va annoncer et désigner : le Christ Messie est la grâce de Dieu pour nous.
Ceci est signifié de façon très belle, qui n'est pas du tout anecdotique. C'est que la langue de Zacharie s'est déliée. Accédant à la foi du don de Dieu, même sans savoir de façon intellectuelle, conscient, de ce dont il s'agissait vraiment, accédant à cette foi, Zacharie entre dans la louange, dans la bénédiction. Dans la bénédiction de ce cantique que l'Église chante tous les matins, lorsqu'elle dispose son cœur à recevoir la grâce du Christ, lorsqu'elle dispose son être à se laisser entraîner par Celui qui porte son propre péché et qui va l'établir dans le salut et dans la paix. Et ce cantique de Zacharie tourne autour de deux développements. L'un qui est plus orienté vers le passé, vers le souvenir de l'Alliance, vers cette miséricorde que Dieu n'a cessé de manifester à son peuple, vers cette vigilance de la fidélité de Dieu pour chacun des personnages, pour chaque étape, pour chaque état de son peuple, conformément à la Promesse faite à Abraham de ne jamais l'oublier, quoi qu'il arrive. Et la deuxième perspective qui s'appuie sur cet enfant mais qui va beaucoup plus loin que lui, c'est la perspective de la libération, c'est la perspective de la lumière qui vient enfin, du salut qui est donné et de la paix dont lui-même ne sera que le signe précurseur, ne sera que celui qui ouvre la porte, pour que cette grâce de paix de libération des péchés, de salut et de lumière dans le ténèbres, cette grâce qui est le Christ puisse entrer dans le cœur de chaque homme.
C'est cela que nous aimons célébrer en la fête de la naissance de Jean-Baptiste. Dans les circonstances de sa naissance, nous discernons les éléments qui vont faire que, désormais, l'Ancien Testament est clos et que le Nouveau Testament, l'Alliance éternelle vient, que "Dieu visite son peuple" et que la promesse s'accomplit en la personne même, non plus d'un prophète, d'un roi ou d'un prêtre, mais du Christ Jésus Lui-même, le Fils de Dieu qui rassemble en Lui, qui unifie en Lui toute royauté, toute prophétie, tout sacerdoce.
Lorsque l'Église célèbre un saint, et aujourd'hui Jean-Baptiste, ce n'est pas simplement "pour se souvenir" du passé, mais c'est aussi pour aider sa marche et sa conversion, aujourd'hui, à la recherche du Seigneur Jésus, pour vivre plus profondément de sa grâce. Si nous célébrons Jean-Baptiste, c'est non seulement parce qu'il fut ce prophète à la charnière des deux Testaments, mais parce que, aujourd'hui, par lui, Dieu nous demande de prendre en charge sa mission. Non pas pour répéter ce qu'il a fait, mais pour puiser en lui un aspect de cette vocation de l'Église et de chacun d'entre nous qui est de préparer, pour les hommes, le chemin du Seigneur.
L'Église, et chacun d'entre nous, et notre communauté paroissiale, a en elle-même, si elle veut être fidèle à toute l'histoire du salut, la vocation de Jean-Baptiste, comme elle a la vocation de tous les saints de l'Ancien et du Nouveau Testament. Et cette vocation de Jean-Baptiste c'est d'ouvrir le cœur des hommes au Christ qui vient les visiter. Contrairement à beaucoup d'autres prophètes, et bien qu'il soit le plus grand des prophètes, Jean-Baptiste a peu parlé de Dieu. Il a simplement montré à ses contemporains que Dieu était au milieu d'eux. "Voici l'Agneau de Dieu !" C'est Lui qu'il faut suivre". C'est vrai que pour nous, et vous le dites souvent, il est difficile de parler de Dieu à vos voisins ou même aux gens de votre famille. Jean-Baptiste nous rappelle, que même si vous ne savez pas parler de Dieu, que même si vous ne pouvez pas parler de Dieu, vous avez le devoir de choisir les signes adéquats pour montrer aux hommes qui sont autour de vous que Dieu est avec eux. Le chemin c'est Dieu qui le fera avec eux dans leur cœur, mais nous avons ce rôle essentiel de dire que "Dieu est là" et de chercher les moyens qui vont signifier à ceux qui nous entourent que Dieu vient les visiter eux aussi. C'est un rappel d'un aspect essentiel de notre mission d'aujourd'hui : proclamer que Dieu est là, y croire et en vivre, et faire en sorte que le chemin des hommes, de ceux qui nous sont les plus proches, puisse un jour trouver ce Messie comme les disciples du Baptiste l'ont eux-mêmes trouvé.
AMEN