DIEU S'EST SOUVENU

Is 49, 1-6 ; Ac 13, 22-26 ; Lc 1, 57-80
Nativité de St Jean Baptiste - (24 juin 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN

Brienne-le Chateau : Saint Jean-Baptiste

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oute la portée spirituelle de la naissance de Jean-Baptiste est inscrite dans les noms de ses parents et dans son propre nom. Son père était un prêtre nommé Zacharie. Ce nom signifie : "Dieu s'est souvenu !" - "Dieu a gardé la mémoire !" Zacharie était un prêtre, celui justement dont le rôle est de façon incessante à travers le culte, de garder dans la mémoire du peuple, la mémoire de Dieu pour son peuple, de faire entrer le peuple dans la mémoire de Dieu, c'est-à-dire dans le fait que Dieu se souvient de ce qu'il a promis, depuis les temps les plus anciens, et qu'il n'a cessé de garder dans son cœur et de manifester à ceux qui voulaient bien lui ouvrir leur propre cœur et leur vie. Zacharie était un prêtre, celui qui célébrait dans la liturgie, ce mémorial des hauts faits de Dieu, celui qui célébrait sans cesse le rite de la bénédiction et de la prière.

C'était un homme âgé et son âge est comme le symbole de la Sagesse, c'est-à-dire de ceux que l'activité extrême n'empêche pas de garder, dans leur cœur, tout ce qui s'est passé, tout ce qui est inscrit, non seulement dans les propres évènements de leur longue vie, mais dans les évènements antérieurs. Et nous savons combien le passé, les pères, les évènements lointains comptaient dans la foi du peuple d'Israël, jusqu'à quelle profondeur de l'histoire il s'enracinait à un tel point qu'il atteignait sans cesse la réalité même de Dieu, jusqu'au plus profond de ce puits où coulait sans cesse l'eau de la présence de Dieu. Zacharie, prêtre et vieillard, gardait dans son cœur, mais aussi inscrit dans son nom et dans son être, la mémoire de Dieu comme cette Sagesse éternelle qui était destinée à être un jour connue de tous les hommes.

Son épouse s'appelait Elisabeth. Elle était, nous dit l'évangile de Luc dans un passage à celui que je viens de lire, "de la classe d'Aaron." Aaron c'était le prêtre qui, à côté de Moïse, célébrait également le culte. Elisabeth était donc aussi marquée de cette dimension sacerdotale de la célébration. Cette célébration, dans son nom, prend de façon plus significative celle de l'accomplissement des alliances. Le nom d'Elisabeth signifie : "Dieu est mon repos !" Dieu achève l'œuvre qu'il voulait faire et comme après les six jours de la création, "il entre dans son repos". L'Ancien Testament, ce sont ces alliances successives qui sont en train de créer, non plus seulement l'univers dans sa matérialité mais un univers beaucoup plus profond qui est celui du lien, de la relation, de l'intimité entre Dieu et l'humanité.

Elisabeth porte dans son cœur toute la réalité de ces alliances successives. Elle en fait probablement sa prière. Elle est aussi, par ce nom qu'elle porte, le signe que ces alliances vont s'accomplir et que Dieu, une fois encore, comme à la fin du temps de la création, va prendre son repos dans l'accomplissement du temps des alliances.

Ainsi Elisabeth et Zacharie forment comme le porche d'entrée de l'accomplissement des alliances de Dieu, de l'accomplissement de toute la mémoire de Dieu. Désormais, ils tiennent, dans leur propre vie, ce rôle de l'ouverture. L'Ancien Testament, les alliances anciennes, la mémoire des hauts faits, sont achevées dans leur construction dans le cœur du peuple, avec ses beautés, ses espérances, ses misères et ses péchés. Mais Dieu fait avec l'homme. Zacharie et Elisabeth sont ce porche final de l'Ancien Testament, de l'Ancienne Alliance, mais ce porche est fait pour être ouvert sur l'Alliance Nouvelle et éternelle. Et celui qui va ouvrir ce porche sur le Nouveau Testament, c'est leur fils Jean.

Désormais, l'Ancien Testament va retrouver une nouveauté, une fécondité inattendue comme le signifie la stérilité elle-même d'Elisabeth qui n'avait pas eu d'enfants et qui n'en aurait plus selon les lois humaines, à cause de son grand âge. A l'intérieur même de ce qui pouvait être une stérilité, peut-être celle de la Loi, voici que va germer une nouveauté inattendue, celle de l'espérance messianique, non plus comme espérance mais comme réalisation de la Promesse, non plus Dieu comme mémoire des temps anciens, mais comme accomplissement de cette mémoire dans le présent de l'humanité.

Et c'est la venue de Jean dont le nom signifie "Dieu fait grâce !" Dieu accomplit sa grâce. Dieu ouvre le cœur de l'humanité et la chair de l'humanité à la grâce que, depuis toujours, il garde dans sa mémoire et dont les alliances successives ont été l'annonce : la grâce de son Fils. A travers toutes les lumières figuratives de l'Ancien Testament, vient maintenant la Lumière réelle et définitive de Jésus, le Soleil Levant, la Lumière même qui brille depuis toujours dans la splendeur du cœur du Père et de la Trinité.

Jean, c'est celui qui ouvre la porte pour que le Messie, pour que le Fils, pour que "Celui qui vient d'En Haut" puisse entrer dans le monde. Il ouvre la porte et il prépare le chemin, comme celui qui porte la lumière devant celui qui est annoncé et qui est Lui-même la lumière. Et cette lumière, Jean la reçoit d'abord dans son cœur. C'est celle qui, au jour de la Visitation, va, dans le tressaillement d'allégresse de sa mère, le purifier par la présence très proche de Celui que la Vierge porte en son sein, le Rédempteur de l'humanité. Cette grâce de Jean c'est d'être purifié dans son péché, c'est d'être purifié du péché originel, avant même sa naissance, lorsque le Christ, dans le sein de Marie, s'approche d'Elisabeth sa mère.

La grâce de Jean c'est d'être le compagnon du Messie, et plus encore d'être l'ami de l'Époux. C'est lui qui, ouvrant le porche de l'Alliance Nouvelle, va organiser les noces de l'Agneau et de son Épouse, du Messie et du Christ. Accomplissement des Écritures, mémoire que nous allons maintenant renouveler par le sacrifice eucharistique du corps et du sang. Jean-Baptiste c'est celui qui va vouloir s'éteindre et diminuer dans la présence même de l'Époux, comme la lampe du matin perd sa luminosité pour laisser le soleil éclairer tous les visages et leur donner leur véritable couleur, leur véritable dimension, leur véritable forme extérieure ou intérieure. Et la grâce de Jean c'est d'avoir donné sa vie dans le sang du martyre, annonçant ainsi que le Christ, le Messie qu'il précède sonnera aussi son sang pour la vie et le salut de tous les hommes.

Je crois que tous, dans notre être le plus profond, sont inscrits ces noms. Zacharie, car il nous faut garder sans cesse la mémoire de Dieu. Il ne faut jamais oublier que Dieu ne nous oublie jamais.

Elisabeth, car nous aussi nous sommes humainement stériles, nous ne pouvons rien produire, nous ne pouvons rien donner. Le péché, en nous, a trop ridé notre cœur, a trop vieilli notre chair, mais à l'intérieur même de ce vieillissement et de cette stérilité, voici une fécondité nouvelle, celle qui fait de nous des fils, des fils du Père.

Jean, parce que, à nous aussi, par notre nouvelle naissance dans l'Esprit, cet Esprit que Jean-Baptiste a vu descendre sur le Christ, nous sommes devenus fils. Dieu nous a fait grâce. Dieu nous a donné son salut.

C'est donc ensemble, dans l'exultation et le tressaillement de Jean-Baptiste dans le sein de sa mère, dans sa joie d'être l'ami de l'Époux, et c'est une joie qui est parfaite, dit-il, qui est comblée, qui touche même à la joie qu'il connaîtra dans la vie éternelle (et c'est pour cela qu'il peut diminuer quant à la vie terrestre et désirer entrer dans la vie éternelle), c'est dans cette joie profonde du Baptiste que nous allons célébrer la fête de sa naissance. C'est la fête aussi de notre propre naissance incessante, dans le mystère du Christ qui ne cesse de venir nous sauver, qui ne cesse d'être présent au milieu de nous, comme la mémoire vivante de la tendresse de Dieu et comme la fécondité nouvelle et éternelle du Royaume nouveau.

 

AMEN