LE MYSTÈRE DU COMMENCEMENT
Is 49, 1-6 ; Ac 13, 22-26 ; Lc 1, 57-80
Nativité de St Jean Baptiste - (24 juin 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
|
L |
e mystère du commencement. Vous savez que dans la tradition des icônes, en Orient un des thèmes les plus fréquents, car il est associé à toute célébration eucharistique, est ce qu'on appelle la "Déisis" ou la supplication. Il s'agit de trois volets portant chacun un personnage, au centre le Christ, généralement en gloire, et de part et d'autre la vierge Marie et saint Jean-Baptiste. Ceci correspond à une rigueur théologique tout à fait délibérée. En effet, si l'on représente la vierge Marie et saint Jean de part et d'autre du Christ ce n'est pas simplement parce que l'on parle de l'un et de l'autre dans les évangiles de l'enfance. Mais c'est parce que, l'un comme l'autre porte, chacun à sa manière le mystère du commencement. Méditer sur la vierge Marie ou méditer sur Jean-Baptiste c'est méditer sur le mystère du commencement. En effet, tout le mystère du salut, c'est que, tout à coup, il surgisse au cœur de notre monde. Notre monde est vieilli, il est usé, il n'a plus de forces, il est brisé par le péché. Or, ce qui a attiré la méditation de saint Luc et des évangélistes, la méditation de toute la Tradition et la méditation des peintres d'icônes, c'est précisément que, dans ce monde usé, ce monde finissant, rejaillit un rejeton, recommence un commencement. Dans l'un et l'autre cas il s'agit d'un commencement bien particulier.
La vierge Marie, c'est le commencement de l'amour. C'est le fait, qu'à un certain moment de l'histoire humaine, L'amour de Dieu, la grâce de Dieu, la charité de Dieu a ressaisi l'humanité et l'a refaçonnée de fond en comble. C'est pour cela que Marie est immaculée dans sa conception, car elle est la plus pure de toutes les créatures, c'est-à-dire façonnée de la pure grâce de Dieu. C'est une nature totalement transfigurée, ressaisie dès le premier moment de son existence. Et c'est cela que nous fêtons en Marie : c'est le commencement de l'amour qui renaît sur notre terre. Et Jean-Baptiste, c'est un autre commencement : c'est le commencement de la foi et de la prophétie. D'une certaine manière, il n'est pas aussi essentiel et vital que le commencement de l'amour. En effet, l'amour c'est cette communication vitale par la chair et le sang. C'est parce que Marie est une femme et qu'elle pourra transmettre toute la plénitude de l'humanité qu'elle avait elle-même reçue au Fils de Dieu pour la lui donner. C'est cette communication vitale de la mère avec son enfant. Dans le cas de Jean-Baptiste, ce qui est le commencement, c'est le jaillissement de la parole de prophétie et de la parole de foi. C'est pour cela qu'autour de Jean-Baptiste, tout est à centrer autour de la Parole. C'est la Parole qui jaillit, c'est la parole de la confession de la foi, c'est le premier surgissement de la foi et c'est ce qui est si beau et si grand. Au moment même où il est enfanté, Jean est enfanté dans le silence d'un père muet, condamné à ne plus parler parce qu'il a douté, parce qu'il n'a pas eu la foi. Saint Jean-Baptiste naît dans un terrain incrédule, il naît de père incrédule, qui n'a pas cru à la parole de Dieu. Et pourtant l'œuvre de Dieu s'est accomplie dans celle qui était stérile. C'est cela le mystère du commencement : naître d'une mère stérile, à qui ne peut plus enfanter par elle-même, et naître d'un père incrédule qui n'a pas cru à l'annonce de l'ange.
Et, au moment même où Jean-Baptiste est visité par le Christ, la Visitation, alors il parle, de ce seul geste dont il peut parler a ce moment-là, c'est de danser, de tressaillir de joie devant Marie qui est l'arche de Dieu. A ce moment-là, Jean-Baptiste commence vraiment à être le prophète du Très-Haut parce qu'il fait parler son père et sa mère. Mais ce qui est très beau, ce n'est pas Elisabeth et Zacharie qui ont trouvé le nom, c'est saint Jean lui-même, qui confesse par son nom, sa foi au Dieu vivant, à au Dieu qui est amour. Car, d'une certaine manière, c'est saint Jean qui par la bouche d'Elisabeth commence à proclamer : "Dieu a fait grâce". Jean signifie : "Dieu a fait grâce." A partir du moment où Elisabeth a été le porte-parole de ce petit enfant qui ne peut pas parler, on demande l'avis du père. Et le père, qui ne peut pas parler, écrit sur à une tablette : "Jean est son nom". Au moment même où lui aussi confesse que Dieu a fait grâce, au moment même où il retrouve la foi, c'est Zacharie qui devient le porte-parole de son enfant. Le mystère de ce Benedictus, de ce beau chant que nous redisons chaque matin à cause du Soleil Levant qui vient nous visiter, c'est le mystère de Jean-Baptiste qui est d'abord le messager auprès de son père. Il donne à son père de proclamer les merveilles que lui, Jean-Baptiste va faire. Il va marcher à la face du Très-Haut. Il communique la parole de prophétie et de la foi qu'il a reçue lui-même du Seigneur au moment de la Visitation.
En célébrant Jean-Baptiste, aujourd'hui, nous célébrons le mystère du commencement de la foi. Nous célébrons ce moment où le Christ, s'approchant d'un être qu'Il a choisi, qu'Il a prédestiné, lui donne la parole, même s'il ne peut pas parler. A ce moment-là, c'est ce commencement communicatif de la foi qui passe, de Jean-Baptiste, le petit enfant qui ne sait pas parler, à sa mère qui proclame "Dieu a fait grâce" et qui, ensuite se communique à Zacharie qui chante les miséricordes de Dieu et la fidélité des promesses.
Qu'en notre cœur, à nous aussi, nous soyons attentifs à ces commencements de la foi. Où commence notre foi ? Ce n'est pas exactement au moment même où nous la proclamons tout seul, mais où nous savons, où nous éprouvons en nous ce mystère de la communication de la Parole de Dieu. A la fois nous recevons, et quand nous recevons, nous faisons parler et chanter les autres, nous les faisons proclamer la miséricorde même de Dieu. Tel est le mystère profond du commencement de la foi : il ne commence jamais dans un cœur isolé. Il commence par la communion et le partage de la Parole de Dieu, ce mystère qui s'est accompli ce jour-là, dans la famille de Zacharie et d'Elisabeth et de Jean-Baptiste : c'était celui qui ne savait pas encore parler qui était la source, le dynamisme, le lieu de passage de la prophétie et de la Parole de Dieu. Et maintenant, encore, dans nos assemblées, sachons que notre foi n'est pas notre propriété privée à chacun d'entre nous, mais qu'elle ne trouve jamais tant la plénitude et la beauté de sa vérité que lorsque nous la partageons dans l'unique communion de l'unique parole de Dieu.
AMEN