LA JOIE DE JEAN-BAPTISTE
Is 49, 1-6 ; Ac 13, 22-26 ; Lc 1, 57-80
Nativité de St Jean Baptiste - (24 juin 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Mussy-sur-Seine : Jean-Baptiste
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ans l'oraison de la messe de saint Jean-Baptiste que je chantais tout à l'heure en votre nom à tous, nous demandions à Dieu, pour l'Église, la grâce de la joie spirituelle. Je ne sais pas si vous avez remarqué à quel point le mot de joie revient souvent quand il est question de Jean-Baptiste. Dès l'annonce de Gabriel à Zacharie, l'annonce de la naissance de Jean, voici les paroles de l'ange : "Tu auras joie et allégresse, et beaucoup se réjouiront de sa naissance car il sera grand devant le Seigneur et rempli d'Esprit Saint dès le sein de sa mère." Au moment de sa naissance, tous les voisins qui étaient venus entourer Élisabeth "se réjouissaient grandement avec elle". D'ailleurs, avant même de naître, quand Marie portant Jésus en son sein, était venue rendre visite à Jean-Baptiste, lui-même dans le sein d'Élisabeth, il nous est dit que "l'enfant avait tressailli d'allégresse dans le sein de sa mère", sous l'action de l'Esprit Saint. Et ce thème de la joie revient sans cesse jusqu'au dernier moment quand Jean-Baptiste, laissant la place à Jésus, vers qui se tournent tous ses disciples, Jésus qui reprend à son propre compte, le geste du baptême que Jean-Baptiste avait inauguré pour préparer cette venue du Messie, quand Jean-Baptiste va être ainsi dépossédé de ces foules qui le suivaient, dépossédé de son ministère et se retrouver en prison, il s'écrie : "Celui qui a l'Épouse est l'Époux. Je ne suis que l'ami de l'Époux, mais entendre la voix de l'Époux est ma joie et elle est parfaite."
Ce thème de la joie est donc constamment présent tout au long de la vie de Jean-Baptiste. Pourtant ce que nous savons, au plan des faits, de la vie de Jean-Baptiste ne nous inciterait pas à méditer sur ce thème de la joie. Car nous ne savons de lui que ceci. C'est que, tout jeune, il a quitté ses parents pour se retirer dans le désert, pour y vivre dans l'ascèse, la solitude, ne mangeant que du miel sauvage et des sauterelles, vêtu de peaux de bête, qu'il a prêché la pénitence, la conversion des cœurs, appelant toutes les foules à venir se plonger dans le Jourdain pour se préparer au jugement du Messie qui vient, et qui vient pour séparer ceux dont le cœur est droit de ceux dont le cœur est pervers et tortueux. Ce que nous savons de Jean-Baptiste, c'est que, montrant le Seigneur, il s'est aussitôt effacé devant Lui, acceptant selon ses propres paroles que "Jésus croisse et que, pour cela, lui, Jean diminue". Ce que nous savons c'est qu'il a été mis en prison par Hérode pour lui avoir reproché sa conduite, et que, finalement, au cours d'un banquet, rempli d'ivresse et d'orgies Hérode l'a fait décapiter, simplement pour faire plaisir à la fille de sa maîtresse. Rien donc dans la vie de Jean-Baptiste ne semble donc correspondre à ce que nous appelons la joie. C'est une vie d'austérité, une vie d'effacement, une vie de dépouillement et finalement c'est une vie dans une prison qui se termine par le martyre.
Quelle est donc cette joie dont on nous parle sans cesse à propos de Jean-Baptiste ? Je crois que nous nous faisons souvent une très fausse idée de ce que recouvre ce mot de joie. Nous confondons la joie avec le plaisir ou la satisfaction de nos désirs et de nos besoins. Or il s'agit exactement du contraire. Le plaisir qui vient justement de ce que nos désirs sont satisfaits, le plaisir c'est quelque chose que nous attirons vers nous. Le plaisir consiste à amasser richesses, satisfactions, et en quelque sorte à les engranger dans notre être pour l'enrichir, pour le faire croître, pour rechercher une certaine plénitude, sans doute illusoire de notre être personnel.
La joie, au contraire, est essentiellement, sortie de soi. Elle est exode, elle est extase. Etre dans la joie, c'est se quitter soi-même, s'oublier soi-même. C'est, en quelque sorte, être projeté hors de soi. Vous connaissez l'expression "être hors de soi-même". On l'emploie quelquefois à propos de la colère, de l'indignation, mais on peut être hors de soi-même par exaltation, par exultation. C'est cela la joie. C'est ce qui fait s'oublier. Mais plus encore la différence radicale et qui explique la précédente, entre la joie et le plaisir, c'est que le plaisir ne connaît que des choses. Le plaisir c'est autour de notre personne qui est l'unique personne en jeu, amasser des choses, croyant que ces choses donneront à notre personne vie, valeur, bonheur, plénitude. Dans le plaisir, il n'y a pas d'autre personne que nous ou si d'autres personnes interviennent dans notre plaisir, nous les réduisons à l'état de choses, nous les traitons comme des choses.
Au contraire, dans la joie il y a fondamentalement la découverte de l'autre comme autre. Ce qui fait la joie c'est d'être émerveillé, ébloui par la découverte de l'autre. Il n'y a de joie que quand, tout à coup, à nos yeux, devant nos yeux se déchire ce voile qui nous enferme en nous-mêmes, qui nous replie sur nous-mêmes et qui nous coupe du reste du monde, voile impénétrable qui fait que, en fait, nous ne connaissons jamais vraiment les autres. Tout à coup ce voile se déchire et nous percevons l'existence, la réalité, la vérité de l'autre qui est un autre nous-même, qui est aussi réel que nous le sommes et qui, d'une certaine manière appelle toutes nos énergies, toutes nos puissances de vie, appelle tout notre bonheur, toute notre lumière Et c'est cela la joie. C'est précisément pour cela que nous sortons de nous-mêmes que nous sommes appelés hors de nous-mêmes, que nous sommes happés hors de nous-mêmes aimantés parce que l'autre s'est révélé à nous. Et c'est pour cette raison que la joie est extase, qu'elle est exode et non pas retour sur soi. Il n'y a de véritable joie qu'à découvrir l'autre et à mettre tout son bonheur dans la joie de l'autre, dans le bonheur de l'autre.
C'est cela que Jean-Baptiste a vécu. Jean- Baptiste n'a de sens qu'en référence au Christ. Toute sa vie, tous ses actes, tous les évènements qui ont jalonné son existence sont uniquement référence au Christ. Jusqu'à cette référence définitive quand il s'est dépouillé lui-même pour laisser la place au Christ Jésus. "Il faut qu'Il croisse et que je diminue ! C'est pour cela que ma joie est parfaite." Telle est la joie spirituelle quand cet Autre que nous découvrons n'est pas simplement notre semblable, mais est cet Autre parfait, unique, Dieu Lui-même, Dieu, le Christ Jésus, Dieu fait chair. Telle est toute la mission de Jean-Baptiste : montrer aux autres cet Autre qui doit remplir leur vie, qui doit combler leur existence, qui doit la transfigurer, la transformer. Et c'est pour cela que la sienne, d'abord, a été transformée. Et c'est pour cela que nous demandons à Jean-Baptiste de nous apprendre ce qu'est la joie spirituelle.
Nous qui sommes si habitués au confort, au plaisir, à la satisfaction de nos besoins, nous qui souvent appelons cela bonheur ou joie, sans bien nous rendre compte à quel point cette appellation est dérisoire, demandons à Jean-Baptiste de nous ouvrir à la vraie joie, à la joie spirituelle.
AMEN