UNE SAINTETÉ DE BON SENS
Sg 3, 1-9 ; Mt 10, 34-39
St John Fisher et St Thomas More - (22 juin 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Sainteté simple et transparente
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rères et sœurs, les deux saints que nous célébrons aujourd'hui et plus particulièrement Tomas More, sont des figures extrêmement populaires dans la tradition de l'Église. Je veux surtout parler de Tomas More parce que je crois que c'est très rare, c'est peut-être le seul cas où un premier ministre meurt martyr.
Issu d'une famille très modeste, il a été mis sous la protection d'un ecclésiastique qui l'a envoyé faire ses études à Oxford. Après des études très brillantes de théologie, de philosophie et de grammaire, il a continué des études de droit à Londres. Quand le grand Érasme, qui est sans doute le plus grand humaniste catholique du seizième siècle le rencontre, ils noueront une amitié profonde. C'était très flatteur qu'un tout jeune étudiant puisse devenir l'ami de celui qui était considéré comme un des grands auteurs et des grands lecteurs des manuscrits anciens originaux en grec et en latin qu'il publiait. Notamment, c'est grâce à Érasme qu'on a redécouvert en Occident les écrits de l'évêque saint Irénée. Tomas More est au courant de toute la culture moderne de son époque. Ce n'est pas un scholastique, un raisonneur qui a lu la fine pointe des théologiens du quinzième siècle, c'est un homme d'une grande culture, d'un esprit très ouvert et intéressé par tous les problèmes de la société et par les grands courants qui sont en train de traverser toute l'Europe occidentale. C'est le début de l'imprimerie, la diffusion des grands manuscrits, des auteurs qu'on n'avait jamais lu depuis plus de mille ans. C'est un bouillonnement culturel dont Londres est un des points majeurs par l'importance de son port.
Evoluant dans ce milieu, il veut se faire religieux et choisit de faire un séjour en chartreuse. Il découvre que ce genre de vie ne lui convient pas, il quitte la chartreuse et continue ses études de droit et rencontre le tout jeune roi Henry VIII, un esprit très ouvert, un peu noceur et fêtard, un peu tête brûlée. Tomas More est un saint austère, il a gardé de son passage à la chartreuse une coutume particulière, qui est le port d'un cilice. Considérant par la suite qu'il était bon de se marier, son premier mariage s'est soldé par la mort prématurée de son épouse, et sa seconde épouse n'était pas d'un tempérament très agréable. Entouré de sa famille, Tomas More avait su créer dans le quartier de Chelsea une ambiance culturelle, attirant les grands artistes tel Hans Holbein qui a peint de lui un magnifique portrait.
Henry VIII ébloui par l'intelligence et la finesse de Tomas More et conscient de la nécessité de la réforme du royaume d'Angleterre, décide de confier à Tomas More la gestion du royaume. Il accomplit son travail tel que le roi le lui demande mais malheureusement lors de son premier mariage, Henry VIII épouse Catherine d'Aragon qui ne peut assurer la continuité de la descendance royale. Henry VIII qui avait étudié le droit ecclésiastique avait des doutes sur la validité de son mariage, il a cherché à obtenir la nullité de son mariage à Rome, mais pour des raisons politiques, cela lui a été refusé. Dépité Henry VIII a considéré qu'il pouvait lui-même déclarer son mariage comme nul. Une telle décision engageait l'Église, car à l'époque, on considérait que c'était un lien voulu par Dieu et si un prince se mêlait de gérer les affaires de mariage, il outrepassait largement son pouvoir. Henry VIII a donc annulé son mariage et finalement, il s'est déclaré primat de l'Église d'Angleterre. Il est l'aboutissement de toute une tendance qui se faisait jour depuis la fin du Moyen-Age, qui consistait à penser que finalement l'universalité du pouvoir de l'Église était une intervention abusive du pape dans les affaires des différents royaumes, et ceux qui connaissent le mieux les besoins religieux du peuple, ce sont les princes. Ce qui va se créer, la crise anglicane, considère que l'Église d'Angleterre est suffisamment autonome et que le roi est suffisamment intelligent pour régler ses propres affaires. Aujourd'hui encore, la reine Élisabeth II est le chef de l'Église anglicane. Elle possède une autorité religieuse et morale sur l'Église d'Angleterre et aujourd'hui, cela pose des graves questions structurelles quant à la succession.
La tentation n'était pas neuve d'accorder le pouvoir de gérer les affaires de l'Eglise au roi. En France, il y a eu de nombreux coups de boutoirs, et la papauté très souvent, a été obligée de négocier avec les rois, d'abord Philippe le Bel et après lui, avec de nombreux autres empereurs. Hélas, on ne peut pas dire que dans le dossier de l'anglicanisme Rome ait été absolument pure de toute manœuvre politique. Toutes ces affaires ont aboutit à un schisme, la structure même de l'unité de la communion de l'Église n'est plus centrée sur la communion avec Rome, mais pour l'Eglise anglicane c'est centré sur la personne du roi. Henry VIII sera un précurseur, il y aura bien une tentative de restauration de l'unité avec les Stuart, mais la séparation définitive sera très vite consommée.
Dès le début, le chancelier Tomas More a bien analysé la situation. Si l'Église en tant que réalité spirituelle est purement et simplement soumise aux décisions du prince, s'en fait du pouvoir spirituel. Il a donc manifesté son opposition en démissionnant de son poste de chancelier. Et un certain nombre d'évêques, dont l'évêque de Rochester John Fischer et quelques autres personnes lucides et conscientes du problème, ont emboîté le pas à Tomas More en manifestant leur opposition à l'attitude du roi. Pour Henry VIII le fait de se savoir désavoué par des amis très chers s'est très mal passé. Il a quand même accepté la décision de Tomas More, il a porté l'affaire devant la Chambre des communes qui a décrété la peine de mort sous la pression royale. Interné dans la sinistre Tour de Londres, il a écrit des lettres magnifiques, notamment à une de ses filles qui entretenait avec lui des relations profondes et spirituelles. Lors de l'exécution de la sentence par la décapitation, on rapporte un mot de Tomas More s'adressant au bourreau : "Essaie de viser juste pour ne pas t'y reprendre à deux fois".
Sa vie est celle d'un témoin, d'un martyr, et sa sainteté est loin d'être exhibitionniste. Pour lui la sainteté, c'était le bonheur de vivre. Et même en prison, lorsqu'il a composé des prières : "Seigneur donne-moi quelque chose à manger mais aussi un bon estomac" cela montre bien son humour qui était resté intact même dans l'adversité. C'est ce bonheur d'apprécier la vie qui fait sa sainteté et nous pouvons le prier avec beaucoup de confiance parce que nous avons besoin par les temps qui courent de saints qui aient un peu cet humour-là. Que Dieu par l'intercession de Tomas More et de John Fischer nous accorde un chemin de sainteté sans doute moins brillant mais qui soit simple et joyeux.
AMEN