LE TEMPS DE LA VISITE
Sg 3, 1-9 ; Mt 10, 34-39
St John Fisher et St Thomas More - (22 juin 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L'au-delà du feu …
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rères et sœurs, nous sommes toujours dans le livre de la Sagesse, mais aujourd'hui pour d'autres raisons, et encore dans ce passage du juste persécuté et martyr, dans ce passage concernant le destin des justes. Hier nous avons vu le destin de ceux qu'on peut appeler les damnés, même si le mot à ce niveau-là est encore anachronique. Le drame de la damnation c'est le fait de croire qu'on était quelque chose et de se retrouver devant l'échec total de sa vie, parce qu'on n'a pas répondu à la possibilité de communion avec Dieu telle qu'elle était proposée.
Les deux martyrs John Fischer le Tomas More au seizième siècle ont vécu littéralement ce qui est raconté ici dans le livre de la Sagesse, car ce sont vraiment deux justes, des honnêtes hommes qui vivent dans un monde où tout apparemment tout va bien, la vie est belle, la famille est comblée, et à cause d'une sorte de volonté politique du roi Henri VIII qui pense qu'il devrait avoir une souveraineté sur les affaires religieuses, là ni Tomas More, ni John Fischer ne peuvent accepter, et celui qui était leur ancien ami et dans une intimité et une connivence extrêmement profonde devient leur pire ennemi puisque leur mort va être décrétée par le parlement sous la pression du roi Henri VIII.
Dans cette histoire des justes qui sont récompensés, ce n'est pas la théologie de la rétribution. Dans ce texte cette théologie de la rétribution est comme déjouée. Finalement ils n'ont pas tellement souffert par rapport à la destinée de gloire à laquelle ils ont été appelés. Le christianisme n'est pas un calcul entre l'ici-bas et l'au-delà, une sorte de remboursement de la dette des souffrances d'ici-bas par la gloire de l'autre côté. C'est quelque chose de beaucoup plus profond car la manière même dont on exprime la destinée des justes est liée à un mot assez étonnant : "au temps de leur visite, ils resplendiront". Au temps de leur visite ! voilà une bien curieuse manière de désigner le sort des justes. Pourquoi les justes seraient-ils visités ? Que signifie cette visite ? D'où vient cette visite ? C'est là que le livre de la Sagesse pose encore un jalon supplémentaire dans la compréhension même de la destinée éternelle de l'homme. C'est sans doute une des premières fois que l'on dit de la mort des justes, qu'elle est la visite de Dieu. C'est le mot qui ressurgira dans le Benedictus : "Quand nous visite l'astre d'en haut". La visite, c'est le fait qu'un jour, Dieu vient visiter sa création.
Voilà un élément tout à fait nouveau que l'on n'avait pas imaginé auparavant, que Dieu puisse venir visiter sa création, c'est-à-dire y entrer, y faire son séjour, y faire une visite et comme toute visite, avec des ouvertures possibles que l'on ne soupçonne pas. C'est sans doute pour cela que ce mot "visite" a été choisi, pour dire qu'au fond, il va y avoir un moment où cette création telle que nous la voyons, telle qu'elle est au jour le jour dans le spectacle de son histoire avec la destinée de chacun des hommes, la destinée individuelle des bons des mauvais, des moins bons et moins mauvais, dans ce processus historique, il va y avoir une visite de Dieu.
Evidemment l'auteur de la Sagesse n'y a pas pensé explicitement, mais lorsque les auteurs du Nouveau Testament voudront dire ce qui s'est passé à l'Incarnation, ils reprendront ce mot-là : "la visite de l'Astre d'en haut". Dieu visite son peuple. Avec une sorte d'intuition et de finesse, l'auteur dit que cette visite commence déjà dans le martyre des justes. Au moment où Dieu décide de visiter sa création, d'y entrer et de s'y lier d'une façon absolument originale et nouvelle, il anticipe cette visite dans le cœur même de l'épreuve de ceux qui meurent pour lui.
On a là une sorte de raccord entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Dans l'Ancien on ne peut pas tellement parler de visite de Dieu. Dieu agit de l'extérieur pour sauver le peuple, combattre les ennemis, mais on ne dit pas "visite". On dit que Dieu est intervenu, qu'il est apparu car la visite suppose la présence personnelle et charnelle de quelqu'un. Ici, précisément à propos de la mort du juste, on commence à dire que Dieu dans la mort du juste pose un acte qui va trouver sa plénitude au moment où le Christ viendra sur la terre.
Pour faire le lien avec Tomas More et John Fischer, quand on lit les premiers récits des martyrs, souvent, on dirait que les auteurs du deuxième, troisième siècle, insistent sur le fait qu'au moment du martyr celui qui est dans l'arène, Félicité et Perpétue, Polycarpe sur le bûcher, on dirait que ces hommes portent en eux une présence immense qui les dépasse. Et les rédacteurs des Actes des martyrs suggèrent que c'est Dieu qui les a visités. Quand Polycarpe est dans le feu, le feu n'est plus du feu, mais en réalité, c'est la visite de Dieu. C'est cela la vraie théologie du martyre. Ce n'est pas la bravoure du combattant, je crois que cela serait plutôt du côté de l'islam qu'on verrait les choses ainsi. Dans la tradition chrétienne, la théologie du martyre n'a pas la même manière d'être envisagée puisque en général les martyrs ne massacrent pas leurs frères, ici, pour la théologie chrétienne le martyre, c'est le moment où dans la mort comme témoignage, celui qui meurt est visité par celui pour qui il témoigne. C'est cela la visite, et le martyre c'est la célébration du fait que dans la vie d'un être, à cause de l'intensité du témoignage qu'il a porté au Christ, au moment même de sa mort, il est visité par celui pour qui il porte témoignage.
Frères et sœurs, qu'à la prière de John Fischer et de Tomas More soient suscités non pas de nombreux martyrs, mais que se réveille dans notre réflexion sur le sens de l'existence et surtout de notre mort, le sens que notre mort, le moment même de notre passage n'est pas tant une absence qu'une visite de Dieu au cœur de notre vie, pour nous ramener et nous conduire dans son Royaume.
AMEN