FOI ET POLITIQUE

Sg 3, 1-9 ; Mt 10, 34-39
St John Fisher et St Thomas More - (22 juin 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Conques : Évangéliaire

 

F

rères et sœurs, quand on fête ces deux martyrs, on fête en réalité un moment très grave dans l'histoire de l'Église, qui a eu des conséquences incalculables jusqu'à nos jours, et je voudrais vous en dire un petit mot.

John Fischer (on a déjà souvent parlé de Tomas More), était un jeune évêque extrêmement brillant, fils de marchand de draps, ce n'était pas un noble, mais il avait fait des études tellement remarquables en théologie à Cambridge, que tout de suite, il a été nommé d'abord vice-chancelier, puis chancelier. C'est à lui en grande partie que l'on doit l'organisation de l'université anglaise, non pas qu'elle n'existât pas avant lui, mais comme c'était un esprit très pratique et efficace, il avait trouvé des rentes, des participations de la société des riches marchands, pour faire vivre à long terme un certain nombre de collèges de Cambridge. Il n'était pas resté uniquement sur ce point, il avait aussi instauré des nouvelles manières d'enseigner et notamment de faire de l'université un lieu où l'on puisse prêcher la Parole de Dieu, pas simplement l'étudier pour des raisons de carrière, mais véritablement créer dans cette ville universitaire une atmosphère de recherche intellectuelle, spirituelle et théologique, les trois dimensions étant absolument liées les unes aux autres.

Son succès était si grand qu'on le nomma évêque de Rochester où il ne siégeait pas très souvent, mais il a su gérer ce diocèse qui était le plus pauvre de l'Angleterre à l'époque, de telle sorte qu'il y ait un réel souci des pauvres. C'était donc un homme extrêmement complet, comme son ami Tomas More qui était venu, lui aussi l'aider dans l'enseignement et dans la réflexion universitaire à Cambridge et à Oxford. C'était exactement ce qu'on appelait des humanistes. Ce sont des hommes qui tout en étant pétris d'une tradition de théologie un peu scholastique et parfois un peu subtile et complexe, avaient vu dans l'arrivée de nouvelles idées, non pas des réalités dont il fallait avoir peur, ces espèces de replis frileux, le monde est mauvais, la pensée est mauvaise, réflexes con nus pas ailleurs, mais au contraire, il avaient assez de génie et assez de personnalité pour accueillir toutes ces idées nouvelles, tous ces savoirs nouveaux, notamment tout ce qu'on redécouvrait des manuscrits grecs de Platon, de la critique des textes, pour l'intégrer dans les nouvelles formes de la vie universitaire. C'est ainsi que John Fischer est devenu l'ami d'Érasme, un des plus grands savants de son époque, l'a fait venir plusieurs fois à Cambridge pour enseigner. Cela a créé ce trio intellectuel extrêmement brillant, sans doute le plus brillant d'Europe, en tout cas, par la qualité de l'amitié et de la science, en Tomas More, John Fischer et Érasme.

Ils échangeaient par correspondance, non pas sur la pluie et le beau temps, parce qu'en Angleterre, il fait toujours mauvais, mais ils discutaient sur les éléments fondamentaux de la vie de l'Église et des réformes. Érasme n'avait rien à voir avec la vie politique, Tomas More est devenu le chancelier, donc le premier ministre du roi Henry VIII et c'est là que les choses se sont précipitées. Henry VIII pour des raisons extrêmement compliquées a voulu faire déclarer nul son mariage, le pape a refusé pour des raisons qui étaient peut-être un peu discutables, le ton est monté en très peu de temps. Le roi a fait de la reconnaissance de la déclaration de son mariage nul par l'État un critère d'obéissance et de fidélité à son royaume. Vous imaginez le cas de conscience, les deux personnages Tomas More et John Fischer étaient des amis personnels du roi Henry VIII, des grands universitaires et des grands hommes politiques. Tomas More avait conseillé Henry VIII pendant plusieurs années. Le roi furieux parce qu'on ne voulait pas reconnaître la nullité de son mariage a fait monter les enchères et a fait voter au parlement le fait que le roi devenait le chef de l'Église d'Angleterre.

Pour ces deux hommes, c'était évidemment inacceptable. Ils avaient suffisamment de foi, de théologie, de connaissances pour savoir d'une part que le comportement du roi n'était pas tout à fait légitime, et que d'autre part, le fait que Rome ait refusé de déclarer le mariage nul était fondé et il n'y avait aucune raison de se bagarrer sur ce chapitre-là, et enfin, lorsque le roi a fait voter par le parlement que désormais, il était le roi, lui personnellement, le chef de l'Église d'Angleterre, tous les deux ont refusé. Cela leur a valu l'emprisonnement à la Tour de Londres, cela leur a valu le martyre, c'est-à-dire, la décapitation à la hache, cela leur a valu aussi l'humiliation d'avoir leur tête exposée sur les différentes places de Londres pendant plusieurs semaines, ce qui était très délicat de la part du pouvoir. Quand un pouvoir devient fou, c'est vraiment incontrôlable !

Ce que nous disent ces deux hommes, c'est une chose très simple : le roi ne peut pas comme autorité politique s'ériger en autorité religieuse. De ce point de vue-là, ils sont d'une conformité à la tradition de la grande Église catholique, et de l'Église médiévale, d'une cohérence absolue : il ne peut y avoir aucun pouvoir humain qui s'interpose pour imposer des orientations ou des décisions religieuses à ses sujets, au nom de l'autorité politique. Ils sont morts pour que soient vraiment distingués l'ordre politique et l'ordre religieux et pour contester la volonté d'un homme politique non seulement de s'immiscer dans les affaires religieuses. C'était une affaire extrêmement courante à l'époque, mais ils ont voulu marquer leur opposition au fait de vouloir s'approprier une autorité religieuse, ce qu'aucune autorité politique ne peut s'arroger. De ce point de vue-là ce sont de grands martyrs, de grands témoins, et de grands saints. Il fallait avoir, surtout à cette époque, une lucidité et un jugement absolument sans failles, pour voir que le roi avec des arguments subtils et qui avait embobiné tout le parlement anglais, que le roi ne pouvait absolument pas prétendre à aucun rôle religieux que ce soit, il ne pouvait pas s'attribuer une autorité religieuse sous prétexte qu'il avait la mission politique de son peuple.

Aujourd'hui, surtout dans un pays comme la France, on est plutôt vaccinés, c'est complètement résolu, certes pas toujours de façon très fine, la laïcité à la française n'est pas un chef-d'œuvre de pensée politique et idéologique, mais enfin, on vit avec … mais du moins, cela nous met à l'abri de cette dérive. C'est positif.

Je pense que cela nous interroge quand même non pas tellement pour les grandes décisions politiques qui doivent être prises, mais sur notre manière à nous de vivre notre propre vie de chrétien. C'est vrai qu'il faut que nous sachions toujours distinguer dans nos choix, nos actes libres, ce qui relève de l'autorité ou des enjeux religieux, et ce qui relève maintenant des enjeux politiques, sociaux ou économiques. Ce n'est pas toujours facile. Une des tentations, c'est un autre sens, c'est de vouloir à tout moment invoquer des prétextes religieux pour orienter telle ou telle manière de se comporter politiquement. C'est très difficile de ne pas tomber dans le piège.

Demandons à ces deux grands témoins d'éclairer chacun d'entre nous face aux propres exigences de sa vie pour que nous ayons toujours plus ce discernement et cette attention pour comprendre que même si tout chrétien est d'une certaine manière partagé entre les exigences de sa place dans la cité et sa place dans l'Église, que cependant, nous arrivions petit à petit à trouver un véritable équilibre et une véritable sagesse.

 

 

AMEN