AILLEURS !

Sg 3, 1-9 ; Mt 10, 34-39
St John Fisher et St Thomas More - (22 juin 2006)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

L

a couleur des ornements liturgiques et le sens des deux lectures que nous avons entendu, ne nous trompent pas, nous célébrons bien la mémoire de deux martyrs, de deux hommes qui se sont opposés de toutes leurs forces à Henry VIII et qui en sont morts. Mais j’aurais voulu réfléchir avec vous et donner une interprétation très personnelle d’une œuvre écrite par Thomas More, qui s’appelle "L’utopie". C’est un mot qui est passé dans le langage courant, l’utopie, avoir une visée utopique des choses, et généralement quelqu’un qui est du côté de l’utopie, c’est quelqu’un qui n’a pas tellement les pieds sur terre et qui passe son temps à inventer des choses qui ne pourront jamais exister.

En fait, l’utopie, qu’est- ce que c’est ? C’est d’abord ce livre qui a été écrit par Thomas More, dans lequel il met en scène une île qui n’existe pas, une capitale qui s’appelle "la ville fantôme", un fleuve qui traverse la ville et qui est sans eau, le roi qui s’appelle "Ademo", c’est-à-dire le prince sans peuple. En soi, quand on lit le livre l’Utopie de Thomas More, nous avons l’impression d’être constamment dans l’inexistence des choses et le fait d’être dans le paradoxe. Qu’est-ce qu’un prince sans peuple ? qu’est-ce qu’un fleuve sans eau ? Nous aurions envie de dire, à quoi cela sert-il d’écrire des livres qui sont fondés sur des paradoxes ? En quoi un livre écrit sur des paradoxes peut-il nous aider à comprendre la société, le fonctionnement de l’état, de l’individu ? A quoi cela sert-il ?

Je me disais, toutes proportions gardées, que l’évangile (je ne dis pas que c’est de l’utopie, ce qui voudrait dire qu’on ne pourrait pas le vivre), je ne dis pas que cela n’a pas existé, attention, mettons bien les choses au point, mais je crois que le point commun entre l’Utopie de Thomas More et l’évangile, c’est, d’une certaine manière, leur caractère extrêmement paradoxal. Le côté paradoxal de l’évangile, dans le sens où effectivement, nous nous trouvons très souvent avec des paroles qui semblent annuler d’autres paroles. C’est pour cela que l’évangile est extrêmement difficile à lire, parce qu’à un moment donné, on lit telle chose, et quelques lignes après, on lit pratiquement son contraire. Exactement comme dans l’Utopie, où le tout et son contraire. C’est la première chose.

La deuxième chose, c’est que soit dans l’Utopie, ou dans l’évangile, en fait, décrire le paradoxe peut nous aider à nous ouvrir vers un autre monde. Je crois que c’est cela qui est très beau et c’est la raison pour laquelle nous n’épuiserons jamais l’évangile, j’en suis absolument persuadé. J’aurais voulu reprendre avec vous un passage intéressant, qui est justement une définition de l’utopie : elle consiste à peindre ailleurs, avec un parti-pris de d’optimisme tout ce qu’on déplore chez soi avec un parti-pris critique, sceptique ou pessimiste. Le mot-clé, c’est "ailleurs". Autant l’utopie de Thomas More peint un pays qui n’existe pas, même si on sait très bien qu’il dépeint d’une certaine manière l’Angleterre de son époque, autant l’évangile nous dépeint au-delà des paradoxes, grâce aux paradoxes, la possibilité d’une ouverture vers un "ailleurs" qui est le Royaume de Dieu.

Je crois frères et sœurs, je ne veux pas faire de l’Utopie de Thomas More le cinquième évangile, mais dans cette mémoire que nous faisons aujourd’hui de Fischer et de Thomas More, nous avons tendance à méditer sur eux à travers leur martyre, mais je voulais aussi réfléchir avec vous aujourd’hui sur une autre dimension très importante de Thomas More, c’est-à-dire cette œuvre qui a marqué toute la société et toute l’histoire politique jusqu’à maintenant, c’est la première chose. Et la deuxième réflexion, c’est que cet homme qui était aussi profondément chrétien a su à sa manière, à travers cette œuvre, dépeindre la manière dont l’ailleurs peut véritablement venir au cœur même de la société dans laquelle nous vivons.

Frères et sœurs, je ne sais pas si nous avons toujours à être utopistes, mais ce que je crois profondément, c’est ce que nous avons à découvrir à chaque instant, comment dans les paradoxes de l’évangile, le royaume des cieux vient véritablement féconder notre vie chrétienne.

 

AMEN