THOMAS MORE : L'UTOPIE

Sg 3, 1-9 ; Mt 10, 34-39
St John Fisher et St Thomas More - (22 juin 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

omme l'évangile d'aujourd'hui nous le suggère, saint Thomas More (je parlerai surtout de lui), est un homme de paradoxe. C'est un immense penseur, je pense que c'est le premier des grands penseurs sociaux, c'est pour cela qu'il est si moderne et qu'on devrait le lire beaucoup plus aujourd'hui. C'est un penseur social, mais le paradoxe chez lui, c'est que c'est un homme qui a vraiment les pieds sur terre, qui vit une vie de grand luxe, il est le chancelier, comme je vous le disais tout à l'heure, c'est le Tony Blair de l'époque, et en même temps, c'est un esprit européen parce qu'il accueillait chez lui Érasme. On a aussi de magnifiques portraits d'Holbein le Jeune de Tomas More. Il recevait tous les humanistes de la société, car l'Europe, il faut quand même le savoir, n'est pas née en France, car les rois de France étaient comme les français aujourd'hui, ils étaient contre l'Europe, Tomas More, lui, recevait tout le monde, sa table était ouverte à tous les humanistes. Il avait vingt enfants, c'était une grande famille, il avait une vie magnifique, en même temps très surchargée, et dans tout cela, il a été saint.

Je voudrais vous lire un texte de lui qui raconte d'une certaine manière, les difficultés qu'il a rencontrées pour écrire son livre qui s'appelle "L'utopie" dont je vous parlerai tout à l'heure. C'est un homme extrêmement réaliste. Il explique pourquoi il a eu tant de mal à écrire son livre : "Sans tous les tracas, le travail d'invention, ordonner les idées à eux seuls auraient déjà réclamé un esprit non dépourvu de talent ni de culture, beaucoup de temps et une telle application, que si en plus, on avait exigé le style, et l'élégance, l'exactitude, je n'aurais jamais suffi à la tâche. Mais les soucis de la composition qui m'auraient coûté tant de sueur m'étant ainsi épargnés, il ne me restait simplement qu'à consigner par écrit ce que j'avais entendu, ce n'était pas un grand travail". Autrement dit, il a l'air de dire que ce n'est pas si simple que cela à écrire, mais on y arrive encore ! "Mais quelles sont les vraies difficultés ? Et cependant pour achever ce petit travail de rien (il y a quand même trois cents pages), toutes mes autres occupations ne me laissaient aucun moment, rien, moins que rien. Tandis que continuellement engagé dans les affaires judiciaires (il est premier ministre, c'est compliqué), tantôt je plaide, tantôt j'écoute, tantôt j'arbitre un différend, tantôt je prononce un jugement, tantôt je rends visite à celui-ci en raison de ma charge, à celui-là en raison de mon métier, tandis que je consacre presque toute la journée aux autres en dehors de chez moi, et que j'accorde aux miens le reste, pour moi personnellement (c'est-à-dire pour les belles lettres, ce qui est l'humanisme de l'époque), il ne reste rien". Son métier absorbe tout, mais ce n'est pas fini : "En effet, étant rentré à la maison, il me faut causer avec ma femme, bavarder avec les enfants, m'entretenir avec les domestiques, toutes ces occupations pour moi sont à mettre au nombre des obligations, puisqu'il faut nécessairement les accomplir, nécessairement si l'on ne veut pas vivre chez soi comme un étranger". C'est l'humour anglais dans sa splendeur. "Nous devons tout mettre en œuvre pour témoigner la plus grande amabilité possible envers les compagnons de notre vie, qu'ils nous aient été donnés par la nature, procurés par les circonstances, ou choisis par nous, en prenant garde toutefois de ne pas les corrompre par trop de familiarité, ni par une excessive indulgence, de faire des serviteurs qu'ils deviennent des maîtres". C'est tout un art du gouvernement qui est là derrière. "Au cours de toutes ces activités que je viens de mentionner, coulent le jour, le mois, l'année. Quand donc trouver le temps d'écrire ? Jusqu'ici je n'ai pas parlé du sommeil ni même des repas. Pour beaucoup de gens, ils n'absorbent pas moins de temps que le sommeil lui-même qui consume presque la moitié de l'existence. Mais pour moi le seul temps que j'arrive à gagner est celui que je dérobe au sommeil et à la nourriture". Donc, il ne dort pas et il ne mange pas pour pouvoir écrire. "Lentement donc, parce que ce temps est peu, finalement quand même parce que ce temps est cependant quelque chose, j'ai achevé ce livre "L'Utopie " que je vous fais parvenir cher ami, afin que vous le lisiez et que vous m'avertissiez de ce qui aurait pu m'échapper".

Voilà la vie bien remplie de cet homme. Imaginez effectivement, aujourd'hui c'est un peu comme Villepin quand il écrit ses poèmes et ses œuvres romanesques, pendant qu'il est premier ministre. Il y a des gens qui sont comme ça! Thomas More, il faut l'imaginer un peu comme Villepin, c'est-à-dire un travail fou, et cependant, il trouve le moyen d'écrire.

C'est le réalisme, mais précisément, l'écriture pour lui, c'est le refuge dans l'utopie. C'est lui qui a inventé le mot : utopie vient de "ou topos", qui signifie "pas de lieu". C'est la première fois depuis l'antiquité, parce que je crois que les anciens avaient déjà imaginé des choses comme ça, notamment Platon, ce qui montre bien à quel niveau on se place, c'est la première fois qu'un moderne écrit une "utopie", c'est-à-dire un "non lieu", un "sans lieu". Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire une société, une république (il utilise le mot), où on est heureux. C'est pour cela que cela s'appelle "ou topos" parce que où que l'on aille sur la terre en Europe, ce sont des batailles, des bagarres, ce sont des rois qui se chipotent un morceau de territoire, des gens qui sont jaloux les uns des autres, or, dans l'utopie, et c'est assez curieux, parce qu'il écrit cela en plein seizième siècle, sous Henri VIII, et il dit : "c'est un pays qui a été découvert au cours des grandes explorations du nouveau continent". C'est une île perdue, mais on ne sait pas trop où elle est. Là-bas, il y a un visiteur qui y a rencontré gens heureux. Au fond, c'est cela l'utopie : j'ai rencontré des gens heureux. Mais alors, à quel prix ? Tout le ressort de l'utopie, et c'est très audacieux, c'est qu'en réalité, il s'agit de la description de la première communauté dans les Actes des apôtres, c'est-à-dire : "entre eux, tout était commun", mais considéré comme un acquit de la nature. C'est assez extraordinaire, car jusque là, on croyait à la première communauté de Jérusalem qui mettait en commun les biens et partageait tout, mais Thomas More imagine un endroit où tout est commun. Donc, c'est bien la communauté des biens. Il ne va pas comme Platon jusqu'à la communauté des femmes, il est chrétien, il est très bon mari, époux fidèle, mais il dit : communauté des biens. Et à partir de là, il imagine ce que cela transforme dans le cœur et dans l'esprit des gens. Puisqu'il y a communauté des biens, il n'y a jamais de peur de l'avenir, je pense que c'est là un des grands ressorts de l'utopie. Puisque les biens sont communs, il n'y a pas la défense permanent de l'intérêt privé, de mettre de côté pour le cas où cela ne marcherait pas. Les biens sont communs, donc le jour où ciel marche moins bien, on peut répartir les biens, autrement, c'est un peu l'état providence pour dire les choses un peu plus clairement. C'est-à-dire que tout étant commun, les gens n'ont pas peur, donc les gens ne se méfient pas les uns des autres, donc les gens n'ont pas envie de prendre le pouvoir, donc les gens n'ont pas envie d'être méchants les uns envers les autres.

Evidemment, c'est de l'utopie, et c'est resté encore aujourd'hui, quand on dit : c'est une utopie, cela veut dire que cela ne peut pas exister ! Mais dans la tête de Thomas More, cela ne voulait pas dire que c'était impossible à réaliser, mais bien qu'on pourrait imaginer une société qui naturellement aboutisse à cette conclusion et en fasse la base de sa construction.

Qu'est-ce que cela veut dire ? Je pense qu'il s'agit d'une chose assez simple en réalité. Le message de Thomas More vient à l'époque de la Renaissance. La Renaissance en Italie est extrêmement brillante, c'est Michel-Ange, Raphaël, et tous les grands artistes, mais la Renaissance italienne est essentiellement esthétique. Politiquement, c'est le fiasco, c'est Florence, ce sont les Médicis. En Italie, la Renaissance n'aboutit à rien, ce sera le morcellement du pays, on retrouvera l'unité italienne seulement quatre siècles après. Tandis qu'en Angleterre, la Renaissance se situe moins dans l'esthétisme. Elle est surtout située par rapport à toute une époque dans laquelle on a un peu douté, désespéré de la nature, c'est un courant qui touche l'Europe du Nord à cette époque. L'homme naturel ne s'en sort pas Thomas More est l'exact contemporain de Luther c'est l'Anti-Luther. Luther dit que l'homme naturel ne s'en sort pas donc tout est fichu, et Thomas More dit : essayons d'imaginer par hypothèse que l'homme naturel soit un homme finalement assez bon, qu'il soit au moins capable de comprendre la communauté des biens. Donc, je crois que c'est cela la grandeur et la sainteté de Thomas More, c'est d'avoir fait confiance à la nature humaine. Voilà l'élément fondamental. Evidemment, l'utopie est un exercice de style, évidemment, il sait bien que cela n'existe pas. Mais ce n'est pas parce que cela n'existe pas que la nature humaine est mal fichue. En fait, elle est faite pour fonctionner de cette manière-là.

Je pense que c'est cela qu'on peut retenir de Thomas More, c'est un immense message d'espérance. Je souhaite personnellement, et je pense que c'est pour cette raison qu'on l'a canonisé, ce n'est pas simplement parce qu'il a été martyr à cause du roi d'Angleterre, il s'est aperçu qu'avec Henri VIII la nature n'était pas tout à fait parfaite, et il l'a payé de sa vie, mais quand il était chancelier, dirigeant l'Angleterre, et à l'époque ce n'était pas rien car c'était une des trois puissances du monde, il y avait Charles Quint, François premier, et Henry VIII, c'étaient les trois grands souverains du monde. C'était comme la Chine, les Etats-Unis d'Amérique, et l'Europe aujourd'hui. Lui, Tomas More qui était le bras droit d'Henri VIII, s'est demandé comment comprendre la vie humaine si on n'a pas un regard bienveillant, utopiquement bienveillant sur la nature, au risque d'essuyer un échec. Donc, c'est cela le plaidoyer de l'utopie, même si l'homme est pécheur, c'est autre chose, on ne peut pas regarder la nature créée par Dieu comme quelque chose de mauvais.

Je crois que c'est cela qu'on peut retenir de Thomas More, à la fois le réalisme, faire face comme il le décrit quotidiennement à tous les soucis, le sommeil, la nourriture, s'occuper de la maison, bavarder avec sa femme, ses enfants, ses frères et tout ce que vous voudrez, et puis, de l'autre côté, l'utopie, c'est à travers l'écriture (le travail d'écriture, d'écrire le livre), essayer de reconnaître la bonté fondamentale de la création de Dieu.

 

 

AMEN