UNE LIBERTÉ INTELLIGENTE
Sg 3, 1-9 ; Mt 10, 34-39
St John Fisher et St Thomas More - (22 juin 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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es martyrs que nous célébrons aujourd'hui présentent un grand intérêt pour le rapports de la vie chrétienne avec la vie quotidienne. Il s'agit de personnes ayant vécu humainement une vie très pleine. Un évêque, grand théologien, très cultivé, le théologien personnel du roi, ayant un poste très élevé, donc beaucoup de pouvoir et de puissance. Et puis, Thomas More, chancelier, premier ministre, heureux dans son ménage avec son épouse et ses filles, qui menait une vie large, profondément chrétienne mais pas spécialement pénitente. Donc des hommes de grandes responsabilités qu'ils savaient assumer. Ces hommes ont été confrontés avec l'exigence absolue de la foi. Devant les prétentions du roi, ils ont dû lui dire : ce n'est pas possible. Et par cette réponse de fermeté, ils ont su mettre en jeu toute leur gloire, tout leur honneur, toute leur responsabilité, tout leur bonheur, toute leur vie.
Ceci est intéressant aussi parce que, en raison de leur position élevée au plan politique, ces hommes ont su vivre en chrétiens et ceci jusqu'au don de leur vie, jusqu'au martyre. Or nous, à titre de citoyens, nous sommes souvent confrontés à ces problèmes où la politique et la foi peuvent se rencontrer. Nous sommes amenés à émettre des opinions, à juger de la manière dont les hommes politiques réagissent. Nous pourrions imaginer que l'évêque de Rochester et un chancelier chrétien ont mené une politique écclésiale, qu'ils ont passé leur temps à détendre les droits de l'Église, qu'ils ont fait une politique analogue à celle de la démocratie chrétienne dans un certain nombre de pays aujourd'hui. Or Il n'en est rien. Thomas More faisait son métier de chancelier et il défendait la couronne d'Angleterre contre tout ce qui pouvait s'opposer au bien commun du peuple anglais et il savait s'opposer même à Rome. Il n'hésitait pas à mener un politique qui trouvait dans ses propres raisons, dans ses propres justifications la règle selon laquelle elle devait être menée. Il ne faisait pas une politique qui consisterait à lire l'évangile ou l'Ancien Testament pour en tirer constamment des applications immédiates dans la vie de tous les jours. Il raisonnait avec son esprit, avec sa culture, en homme de droit, en juriste, en homme cultive et en fonction du bien commun du pays dont il avait la charge. L'idéal, pour un chrétien, n'est pas de faire une politique directement inspirée par le Vatican ou par l'évangile, car l'évangile n'est pas un livre de politique, pas plus qu'il n'est un livre d'économie ou un livre scientifique. De même qu'il serait ridicule de vouloir résoudre les problèmes scientifiques en lisant les versets de l'évangile, parce qu'ils ne sont pas faits pour cela, de même il serait abusif de vouloir tirer systématiquement une politique de l'évangile, une politique de la foi. Il est important de voir que les sciences humaines ou les sciences en général ont leurs propres lois, ont leurs propres justifications et qu'elles doivent être régies en fonction de leurs principes propres.
Ce que la foi apporte, c'est un certain nombre de limites. Il y a des choses que, au nom de l'économie, au nom de la politique, on ne peut pas faire parce qu'elles empiètent sur ce qui est le domaine de Dieu, c'est-à-dire la défense de l'homme dans sa vérité la plus profonde d'image de Dieu. Il y a des choses qu'on ne peut pas faire parce qu'elles dégradent l'homme, parce qu'elles attentent à certains droits imprescriptibles de l'homme en tant qu'enfant de Dieu. A ce moment-là, la foi pourra dire à n'importe quelle discipline scientifique, humaine, philosophique, économique ou politique : il y a là une limite qui ne peut pas être franchie, parce que la franchir ce serait ériger la politique ou l'économie en un absolu, alors qu'il s'agit de choses relatives, relatives à la cité des hommes, et qui n'en ont pas le dernier mot ni la dernière clé. C'est pour cela que la foi pose des limites négatives, que ces sciences et ces disciplines ne peuvent pas franchir. C'est exactement cela qu'ont vécu John Fisher et Thomas More. Devant l'abus de pouvoir du roi d'Angleterre qui voulait ériger son autorité au-dessus de celle de l'Église, qui voulait en matière de foi, de mœurs se faire tout-puissant et pouvoir décider librement de l'annulation de son mariage ou de la mise au pas des évêques d'Angleterre, ils lui ont dit : cela n'est pas possible. Là il y a dépassement des limites et la politique empiète sur le domaine de la foi, sur le droit de l'Église et de la morale divine.
C'est pour cela qu'ils sont morts. Et nous devons distinguer dans notre vie ces moments où la foi nous impose un dépassement, une limite qui ne peut pas être franchie. Il y a un moment où les choix humains, les préférences humaines trouvent une norme qui s'impose. Que nous sachions être à la fois libres, savoir faire fonctionner notre esprit, notre cœur et notre intelligence, notre culture pour résoudre nos problèmes mais en même temps savoir à quel moment Dieu impose à notre vie quelque chose qui la dépasse et qui peut éventuellement nous conduire à des renoncements qui peuvent aller très loin. Que le Seigneur nous éclaire dans notre vie professionnelle, familiale, politique.
AMEN