SAINTS JEAN FISHER ET THOMAS MORE

Sg 3, 1-9 ; Mt 10, 34-39
St John Fisher et St Thomas More - (22 juin 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


C

'est aujourd'hui un exemple de sainteté bri­tannique qui nous est proposé. Les Anglais ont la spécialité de saints martyrs qui ont été des hommes d'état très liés à la politique et qui ont su, au cœur de leur fidélité politique, garder une fidélité plus grande encore à leur foi. Avant John Fisher et Thomas More, il y a le célèbre saint Thomas Beckett qui fut chancelier, comme Thomas More, et évêque, comme John Fisher, et martyr comme tous les deux, et comme eux, martyr à cause d'un roi. Il s'agissait d'Henri II, ici il s'agit d'Henri VIII. Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit donc d'hommes très pro­ches du pouvoir. Thomas Beckett était un ami intime, le meilleur ami du roi Henri II, qui le fera mourir. John Fisher et Thomas More étaient les collaborateurs les plus immédiats du roi Henri VIII qui les fera mou­rir. C'est donc une fidélité portée au cœur le plus dif­ficile de la vie qu'ils ont su garder. C'est pourquoi nous avons lu ce passage de l'évangile : "Celui qui aime son père, sa mère (ou son meilleur ami, ou son souverain le plus intime) plus que Moi, n'est pas di­gne de Moi !"

La sainteté de John Fisher, évêque de Ro­chester, et de Thomas More est aussi très britannique en ce sens qu'elle ne s'affiche pas comme telle. John Fisher était un fin lettré, un homme d'une grande élo­quence, qui avait une vie mondaine, qui recevait beaucoup chez lui, qui était très prisé. En fait, inté­rieurement, il menait une vie très austère, mais per­sonne ne s'en rendait compte, ce n'était pas visible à l'œil nu. Il était un proche confident d'Henri VIII qui non seulement aimait le consulter mais qui signait même de son nom des traités écrits par l'évêque, comme par exemple un célèbre Traité de la Prière que Henri VIII a signé comme s'il était de lui. C'était un homme bien en cour, un homme cultivé, un homme célèbre, un homme du monde mais c'est cependant un martyr et un saint. De la même manière Thomas More était un homme politique. Il avait une table hospita­lière et assez somptueuse, il avait une vie de famille très intime dont nous avons des échos par les lettres adressées à sa femme et à ses filles pendant sa capti­vité, lettres pleines d'une très grande tendresse, d'une très grande proximité et aussi d'un très grand humour. Thomas More n'avait pas les apparences d'un saint car il vivait comme tout un chacun et il faisait d'abord très bien son devoir de chancelier. Il a même défendu les droits de la couronne d'Angleterre contre les em­piétements de L'Église, c'est pour cela d'ailleurs que le roi pensait pouvoir s'appuyer sur lui quand il déborderait un peu de ses droits politiques pour empiéter à son tour sur les droits de l'Église. C'est là que Thomas More et John Fisher se révéleront intraitables. Autant ils avaient été de loyaux serviteurs de leur roi, autant ils avaient su, en juristes accomplis, défendre les droits très clairs du pouvoir politique contre d'éventuels empiétements de L'Église, autant quand il s'agira de cautionner d'une part les divorces successifs d'Henri VIII, d'autre part sa volonté de main mise sur l'Église d'Angleterre dont il voulait devenir le protecteur qui la gouvernerait entièrement, autant ils sauront lui dire non, et lui dire non de façon tellement simple qu'au début le roi n'y croira pas et pensera pouvoir les impressionner, voire les influencer. Aussi sa rage augmentera-elle devant leur intraitable résistance toute simple, sans emphase, sans grands effets de manches, et le roi finira pas les emprisonner et les faire décapiter.

Une sainteté donc qui se cache avec discré­tion sous les apparences d'une vie ordinaire, normale, d'évêque ou d'homme politique. Ceci est évidemment très britannique. En Angleterre, dans une conversa­tion, il est de bon ton de faire semblant d'être un peu ignorant ou un petit peu court d'intelligence, contrai­rement à nous qui voulons souvent avoir l'air plus malin ou plus intelligent que les autres. Un anglais distingué prend toujours un air un petit peu benêt pour donner l'impression qu'il n'est pas du tout à la hauteur de la conversation. Mais, c'est alors qu'il glisse imper­ceptiblement des phrases décisives dans la conversa­tion, sans que personne ne s'en rende compte. Si vous lisez des articles écrits par des spécialistes anglais, il semble au premier abord qu'ils ne disent rien. Et c'est seulement à la deuxième ou troisième lecture qu'on remarque des phrases extrêmement fortes qui tran­chent un problème, mais sans en avoir l'air. Cela fait partie de l'humour anglais et de même John Fisher et Thomas More ont été saints sans en avoir l'air.

Ceci nous invite à incarner si profondément notre sainteté dans notre vie quotidienne notre vie professionnelle, notre vie familiale, de telle sorte que lice aux gestes de tous les jours elle ne soit pas appa­remment héroïque ou plus exactement que son hé­roïsme se fonde dans les choses ordinaires jusqu'à être à peine perceptible. Car Dieu regarde non pas à l'ap­parence mais Dieu regarde au cœur. Ce n'est pas en disant "Seigneur ! Seigneur que nous entrerons dans le royaume des cieux, mais en faisant la volonté de notre Père qui est dans les cieux. Cette volonté n'est pas nécessairement éclatante. C'est une sainteté si profonde que, le jour venu, elle pourra aller jusqu'aux actes les plus héroïques sans en avoir l'air et sans que cela semble un excès ou anormal.

Sachons donc être si près de Dieu, si prés du Christ qu'Il rentre dans notre vie si profondément qu'elle devienne insensiblement une vie de sainteté, sans que les gens qui nous entourent soient obligés de crier au miracle, mais que, sans nous en rendre compte, nous soyons imprégnés comme ceux qui nous entourent de cette présence vivifiante de Dieu.

 

AMEN