LE ROI ET LA FOI

Sg 3, 1-9 ; Mt 10, 34-39
St John Fisher et St Thomas More - (22 juin 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

N

ous célébrons aujourd'hui deux martyrs an­glais du seizième siècle qui sont morts par décision du roi Henri VIII, celui qui a pro­voqué le schisme anglican qui dure encore de nos jours. John Fisher était évêque de Rochester, grand théologien et polémiste défenseur de l'Église contre les progressifs empiétements du pouvoir civil. Je n'in­sisterai pas sur cette figure grande et belle car nous en avons beaucoup de semblables dans l'histoire de l'Église. Il nous arrive fréquemment de fêter de grands évêques qui ont su défendre la liberté de notre Église contre le pouvoir séculier.

La figure de saint Thomas More est beaucoup plus originale dans le calendrier liturgique. Il était ni évoque ni prêtre mais un simple laïc, père de famille. C'était un grand fonctionnaire de l'Etat, chancelier d'Angleterre, toujours fidèle à son roi et au service que le prince lui avait confié. Il a su avec beaucoup de finesse, beaucoup de prudence au sens fort de ce mot, la prudence est une des grandes vertus de l'homme chrétien, il a su fort bien distinguer ce qui était de son devoir d'état, ce qu'il devait faire en tant que chance­lier serviteur du roi et du royaume et ce qui était de l'ordre de sa foi, de sa conscience de ses convictions. Et une de ses grandeurs aura été précisément de sa­voir nuancer toutes ses prises de position. Même quand Henri VIII s'est opposé au saint Siège, les cho­ses n'étaient pas simples car l'Église était alors aussi une puissance séculière, Thomas More a su défendre les intérêts de la couronne d'Angleterre quand il s'agissait d'intérêts temporels, tout en sachant de fa­çon rigoureuse s'opposer au roi dès qu'il empiétait sur ce qui était de l'ordre de la foi.

Une autre caractéristique de Thomas More c'est sa très grande culture. Il avait des connaissances très étendues, comme cela arrivait parfois à cette épo­que, c'était un humaniste, c'était aussi un écrivain, un écrivain de renom. Il a su toujours exprimer avec beaucoup de délicatesse, beaucoup de profondeur tous les problèmes aussi bien de foi que de science ou de vie politique à laquelle il a été mêlé. Comme, d'autre part cet homme intelligent avait beaucoup d'humour, il a su parler de sa propre destinée et de son propre martyre avec ce sourire et cette sorte de détachement qui sont une forme rare mais très profonde de l'esprit évangélique. Il a su le faire aussi avec une très grande humilité car humour et humilité sont des mots qui se ressemblent et qui en réalité vont bien ensemble. L'humour c'est de savoir sourire de soi-même, et pour sourire de soi-même il ne faut pas se prendre trop au sérieux. Saint Thomas More savait humblement rester à sa place, sachant qu'il n'était qu'un pauvre pécheur et que si quelque chose de grand devait se passer dans sa vie, et Dieu sait que c'est une grande chose que d'être martyr, ce serait uniquement par la grâce de Dieu, et non pas par sa force personnelle ou par son courage dont pourtant il fit preuve d'une façon extra­ordinaire.

Comme il était père de famille et que sa femme et ses filles jouaient un grand rôle dans sa vie, une des source de renseignements que nous avons, sont les lettres adressées notamment à sa fille Mar­guerite, dont voici quelques passages.

''Je sais toute l'indignité de ma vie passée. Elle m'a bien mérité que Dieu me laisse trébucher. Cependant je ne puis que faire confiance à sa bonté miséricordieuse. Sa grâce m'a fortifié jusqu'ici. C'est elle qui m'a donné le courage d'abandonner mes biens, mes propriétés, jusqu'à ma vie plutôt que de jurer contre ma conscience. C'est elle aussi qui a suggéré au roi de me traiter avec clémence puisque, jusqu'à ce jour du moins, il ne m'a pris que ma li­berté. Par la, grâce à Dieu, sa Majesté m'a procuré un grand bien : le progrès spirituel que je suis sûr de trouver ici (il écrit de sa prison). Cela vaut mieux que tous les honneurs et les richesses dont il m'avait com­blé auparavant. Je ne peux donc manquer de confiance en la grâce de Dieu. Ou bien elle retiendra le cœur du roi pour qu'il ne me traite pas plus sévè­rement, ou bien elle me donnera toujours les forces nécessaires pour supporter n'importe quelles épreu­ves patiemment, courageusement et même joyeuse­ment. Ma patience, unie aux mérites de la cruelle passion du Seigneur qui certes surpasse de mille lieues en mérites et en qualités tout ce que je puis avoir à souffrir, ma patience atténuera les châtiments qui me sont dus au purgatoire, et par la générosité de la bonté divine, elle me vaudra même un petit surplus de récompense au ciel.

Ma chère Meg, je ne veux pas manquer de confiance en Dieu, pourtant je sens que la peur pour­rait bien me submerger. Je me rappellerai que saint Pierre, à cause de son peu de foi, commençait à s'en­foncer sous un coup de vent, et je ferai comme lui, j'en appellerai au Christ et je lui demanderai son secours. Ainsi j'espère qu'Il me tendra la main, me saisira et ne me laissera pas m'enfoncer. Et s'il per­met que je joue le rôle de Pierre, dans sa conduite ultérieure et tombe tout à fait, jurant et abjurant, mais que Notre Seigneur par sa miséricordieuse passion m'en préserve ! et qu'une telle chute me nuise plutôt que de me rapporter aucun bénéfice, s'il permet que je tombe, j'espère pourtant qu'Il jettera sur moi, comme sur Pierre, un regard plein de miséricorde, et qu'Il me relèvera pour que je confesse à nouveau la vérité."

Saint Thomas More n'a pas renié le Christ comme Pierre. Saint Thomas More a su ne pas trébu­cher ni être submergé par les flots. Il savait que c'était uniquement par la grâce de Dieu, qu'il en était totale­ment incapable par lui-même, mais cela lui a valu d'échapper au purgatoire et une grande part de surplus dans le ciel.

 

AMEN