UN HUMOUR TOUT ANGLAIS, UNE SAINTETÉ LUMINEUSE

Sg 3, 1-9 ; Mt 10, 34-39
St John Fisher et St Thomas More - (22 juin 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Coucher de soleil à Nabcq

J

e ne vous dirai que quelques mots de Thomas More parce qu'il a mon affection. C'est une très grande figure de l'Église. De cet homme, on pourrait dire que sa sainteté est faite de deux choses : un amour profond et un humour aussi profond.

Son amour, c'est d'abord l'amour de sa famille. Il a été marié deux fois et il aimait tendrement ses épouses respectives. Il aimait énormément la vie de famille et il avait un grand amour pour chacun de ses enfants, plus spécialement pour sa fille aînée qui s'appelait Maid et qui a été associée à tout l'itinéraire de sa captivité et de sa mort. Il avait pour elle une affection extrêmement profonde et délicate. Ils savaient si bien s'entendre et se comprendre que lorsque sa fille ne lui paraissait pas à la hauteur de la situation à laquelle ils étaient affrontés tous les deux, il pouvait toutefois la reprendre avec une certaine austérité et une certaine sévérité, et elle le prenait très bien.

Il avait également un très grand sens de l'amitié, une amitié très noble, très belle parce que fondée sur un sens profond du respect de l'autre. Cet homme qui était une des sommités de l'époque du point de vue intellectuel avait pour ami des gens comme Erasme, Paul Bayle, Henri VIII lui-même avec lequel il avait fait ses études. Peut-être qu'Henri n'avait pas aussi bon caractère que Thomas More mais il l'appréciait énormément et c'est pourquoi il le choisit pour chancelier. Un sens très délicat de cette amitié qui l'a poussé à écrire des lettres extrêmement belles à ses amis quand il était dans la prison de la tour de Londres.

Et puis un amour extrêmement profond et délicat de la société ce qui est beaucoup plus rare. C'est un homme qui vivait, comme nous, dans une société politique en pleine mutation. C'est l'éveil des nationalités, c'est le commencement des monarchies à pouvoir absolu et Thomas voit très bien le pouvoir politique tel qu'il se pose. Il sent très bien qu'il y a une légitime autonomie du temporel et il écrit un ouvrage "L'utopie", c'est-à-dire la description d'une société et d'un pays qui n'a pas de lieu. C'est un monde imaginaire dans lequel il s'acharne à montrer qu'au plan naturel une société a un ordre propre qui lui est donné parce que c'est une société créée selon la volonté de Dieu et que, même indépendamment des considérations religieuses, il est possible d'avoir une société qui soit belle et bonne.

C'est extrêmement intéressant parce que Luther en Allemagne un peu après, écrit que le monde est divisé en deux : Babel d'un côté qui est laissée à la perdition et Jérusalem qui ne peut être que la Jérusalem céleste de l'Église invisible. Luther scelle définitivement une sorte de désaccord fondamental entre la société humaine et une société spirituelle d'élus qui sont ceux que Dieu a prédestinés à son Royaume. Pour Thomas More son amour de la société est si profond et si délicat qu'il ne se découragera jamais de cette société, même quand elle le condamnera. Il ne répondra jamais à la bêtise par le mépris, ce qui est tout à fait admirable. Il ne répondra jamais à la violence par l'agressivité ce qui est encore plus beau. C'est cela qui est admirable chez Thomas More, mais c'est encore plus admirable parce que nous en connaissons le secret.

Le secret, c'est, au fond, l'évangile que nous avons entendu aujourd'hui : "Celui qui ne peut pas laisser sa fille ou sa famille pour mon nom n'est pas digne de moi." Pour Thomas More la fin de sa vie est la preuve littérale de cette parole de Dieu dans son cœur. Lui qui aimait infiniment sa famille, lui qui avait ce sens de l'amitié surtout pour Henri VIII, lui qui avait ce sens de la société pleine de joie, de bonne humeur, de simplicité, de bon goût, de raffinement intellectuel, a dû, progressivement se détacher de tout. C'est cela sa grande sainteté, c'est que, ayant aimé infiniment tout ce que Dieu lui avait donné, il a préféré Dieu à tout cela.

Peut-être qu'une des choses qui l'a beaucoup aidé, c'est son humour. Il avait toujours ce mot très délicat, plaisant qui faisait que sa compagnie était absolument éblouissante et charmante. Jamais de mépris, jamais d'ironie grinçante ou un peu piquante, mais toujours cette délicatesse, cette justesse de ton qui est, paraît-il, propre aux Anglais, mais qui chez lui était vraiment transfigurée par la charité du Christ. En montant sur l'échafaud il s'adressa à celui qui le conduisait et à son bourreau. Je vous lis cet épisode. C'est son gendre, le mari de Maid, qui a raconté sa vie, et qui nous rapporte ce trait puisqu'il était lui-même présent à l'exécution.

Il fut donc mené par le lieutenant, en dehors de la tour lieu de sa prison, puis au lieu de l'exécution. En montant sur l'échafaud qui tremblait de telle sorte qu'il menaçait de s'écrouler, il dit au lieutenant : "Je vous prie, Master lieutenant de m'aider à monter. Pour ce qui est de descendre, je m'en tirerai bien tout seul !" Il demanda alors à la foule qui l'entourait de prier pour lui et de rendre témoignage qu'il allait souffrir la mort dans et pour la foi de la Sainte Église Catholique. Puis il s'agenouilla et, après avoir dit ses prières, il se tourna vers le bourreau d'un air joyeux en lui disant : "Rassemble ton courage, mon brave, et n'aie pas peur de faire ton office, mais j'ai le cou très court. Aussi prends garde de ne pas frapper à côté car il y va de ton honneur."

Nous demanderons à Thomas More d'avoir nous aussi ce même humour et cette même délicatesse. Au fond, le secret de la sainteté de Thomas More, c'est une sainteté faite de liberté. Il est mort parce qu'il voulait témoigner que, même si Henri VIII avait des droits comme prince de son état, de l'Angleterre, il ne pouvait avoir aucun droit, parce que prince temporel, sur la liberté spirituelle de l'Église. Il est mort pour la liberté spirituelle de l'Église. Et il fait partie de ce petit nombre de gens qui, dans les situations politiques extrêmement troublées, voient toujours exactement là où commence la liberté et là où commence l'asservissement. C'est quelque chose que nous devons toujours garder dans notre cœur. Un chrétien, à cause de la grâce qui lui est donnée, à cause de son appartenance totale à Dieu, est un homme qui a le sens de la véritable liberté.

Demandons à Thomas More d'avoir le même amour de Dieu le même amour de nos frères, de nos proches et le même sens de la liberté, et peut-être aussi, si cela peut nous être donné par surcroît, la même sainteté de l'humour.

 

AMEN