RENDRE TÉMOIGNAGE

Sg 3, 1-9 ; Mt 10, 34-39
St John Fisher et St Thomas More - (22 juin 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Q

uiconque se déclarera pour Moi devant les hommes, Moi aussi, je me déclarerai pour lui devant mon Père." Et par ailleurs, comme une réciproque, "Celui qui M'aura renié devant les hom­mes, à mon tour, Je le renierai devant mon Père qui est dans les cieux." Cette parole nous met devant l'exigence profonde de notre existence chrétienne : nous devons nous déclarer nous-mêmes pour le Christ, nous devons témoigner du Christ. Le témoignage, c'est la capacité de donner sa vie pour une cause, parce que c'est tellement solide et tellement fort qu'il vaut mieux mourir que de lâcher ce à quoi l'on s'est attaché. Et dans le cas précis de la parole du Christ c'est d'autant plus important que ce n'est pas une cause mais une personne, et que ce n'est pas nous qui sommes attachés à cette personne, mais c'est Lui qui s'est attaché à nous.

C'est pourquoi nous fêtons aujourd'hui ces deux hommes, Thomas More et John Fisher qui ont donné leur vie pour le Christ parce qu'ils l'avaient reconnu comme quelqu'un, quelqu'un qui guidait leur vie, quelqu'un qui les avait attachés à Lui, quelqu'un dont ils dépendaient totalement. Par conséquent, s'ils avaient dû le renier, s'ils avaient dû se détacher de Lui, il leur serait arrivé une chose pire que la mort, et pire que le martyre qu'ils ont dû subir, leur désagré­gation intérieure. Ils n'auraient plus pu aimer ce Dieu qui les avait créés et qui les avait façonnés par son amour.

C'est vrai ! L'exigence du témoignage que donne le Christ est quelque chose de radical. Si on ne témoigne pas pour Lui, on n'existe plus. Quand quel­qu'un vous aime, quand quelqu'un vous a attaché à lui par l'amour qu'il a pour vous, et qui vous façonne et qui vous crée, cet amour, d'une certaine manière, ne peut pas être renié. Mais, et c'est là qu'il faut bien entendre la parole de l'évangile, lorsque le Christ dit : "Celui qui m'aura renié devant les hommes, à mon tour, je le renierai !" cela n'est pas une menace signi­fiant : vous avez intérêt à vous tenir à carreau mainte­nant, sinon il va vous en coûter dans l'au-delà.. Le Christ n'extorque pas de nous le témoignage. Le Christ ne veut pas nous arracher cette parole de fidé­lité. Le Christ ne veut pas nous arracher notre amour. Il est infiniment trop respectueux de nous-mêmes pour nous obliger à l'aimer. Ce n'est pas une menace ou une contrainte que le Christ ferait peser sur nous en disant : maintenant que vous êtes dans mon parti, suivez la discipline de ce parti. En réalité, le Christ nous montre la racine profonde, c'est que Lui-même a déjà témoigné pour nous. Lui-même est mort pour nous sur la croix. Le Christ a témoigné pour les hommes, devant les hommes. Le Christ ne cesse de témoigner pour nous devant son Père. Le Christ ne cesse de dire à la face du monde : "Je vous aime !" Le Christ ne cesse de témoigner en notre cœur qu'Il nous aime.

Et s'il n'y avait pas d'abord ce témoignage ra­dical de l'amour du Christ, le Christ qui vient témoi­gner en nous, dans notre cœur, nous ne pourrions jamais témoigner. Nous ne pourrions jamais être les témoins de l'amour de Dieu si le Christ Lui-même ne nous avait pas donné en plénitude ce témoignage. C'est pourquoi ces deux martyrs se sont avancés au-devant de la mort, avec une sorte de courage, d'hé­roïsme, d'humour et de simplicité. Quand Thomas More dit au bourreau qui allait le décapiter à la hache : "Ne rate pas ton coup car c'est ton honneur qui est en jeu !" il fallait avoir une sorte de détachement, de profondeur d'attachement au Christ pour que la pers­pective même de cette mort soit traversée par ce rayon d'humour et de tendresse pour celui-là même qui allait le tuer. Cette tendresse et cet humour ne pouvaient pas venir d'un homme. Cela venait de la présence même du Christ en celui qui allait témoi­gner.

Pour nous, le terme de martyr ne signifie pas un héros, celui qui s'est surpassé, mais celui dans la mort duquel on voit Dieu qui témoigne de son amour pour les hommes. C'est infiniment plus grand. Au moment où il meurt, le martyr, dans son témoignage ne porte pas témoignage de lui-même et pour lui-même, mais c'est Dieu qui le saisit et qui manifeste à quel point Il l'aime, à tel point que son amour est plus fort que la mort de son ami : "Elle est précieuse aux yeux du Seigneur la mort de ses amis !" Mais généra­lement notre témoignage ne va pas jusqu'au martyre, on ne peut le souhaiter pour personne. Il a quelque chose de beaucoup plus simple et de beaucoup plus quotidien, qui se déroule au jour le jour.

Et puisque aujourd'hui c'est le dixième anniversaire de mon ordination, je voudrais très simplement, très modestement apporter moi aussi mon témoignage. Une des choses les plus belles de ma vie de religieux et de prêtre, est d'avoir découvert où est la véritable source du témoignage. Pour moi, la plupart du temps, et c'est une confidence amicale, j'ai trouvé le témoignage de Jésus-Christ dans votre cœur à vous, au cœur de cette communauté chrétienne, au cœur de la fraternité dont je fais partie, et dans votre cœur à chacun d'entre vous. Et peut-être aussi plus spécialement, et je ne dis pas cela pour faire bien parce que c'est une première communion, dans le cœur des enfants.

Il m'est arrivé plusieurs fois d'avoir à bagarrer pour beaucoup de choses, à tel point que j'ai déjà imaginé que le jour où les paroissiens et paroissiennes me laisseraient quelque temps de liberté, quand je serai un peu plus avancé en sacerdoce et peut être un peu gâteux, j'essaierai d'écrire mes mémoires dont j'ai déjà trouvé le titre. Je crois que je les appellerai "Plaies et bosses" parce que j'ai toujours vécu ma vie de religieux, de prêtre, à travers beaucoup de diffi­cultés, de bagarres, soit extérieures soit intérieures. Je vous dis cela comme ça, vous n'êtes pas obligés de le retenir. Mais il y a une chose que je puis vous dire, c'est que j'ai toujours été émerveillé du témoignage du Christ dans le cœur des autres, dans le cœur de l'Église, dans le cœur de chacun d'entre vous. Je crois précisément qu'une des choses qui est des plus diffi­cile et des plus délicates, mais les plus consolantes et les plus raffermissantes pour notre vie spirituelle, c'est que, lorsque l'on confesse, lorsqu'on noue et tisse des relations d'amitié, d'affection entre frères, entre pa­roissiens et les frères, tout cela est bien plus grand que tout ce qu'on peut voir. Chaque fois que nous célé­brons l'office, chaque fois que nous prions ensemble, une des choses qui me revient souvent à l'esprit, à travers aussi les événements personnels de vos vies familiales ou individuelles auxquels j'ai et mêlé, ce qui m'a le plus émerveillé, c'est votre cœur à vous, votre vie, le courage avec lequel vous affrontiez telle ou telle difficulté, telle ou telle épreuve, mais ce que j'ai toujours essayé de deviner, même si parfois je n'y suis pas arrivé parce que je suis un pécheur, c'est le témoignage du Christ en vous. Peut-être que vous ne vous en rendez pas compte, peut-être d'ailleurs vaut-il mieux que vous ne vous en rendiez pas compte parce qu'on finirait par être terriblement orgueilleux, mais ce témoignage que Dieu suscite en vous, à travers les choses les plus simples, les plus humbles, est quelque chose d'extrêmement fort et de merveilleux dans la vie de quelqu'un qui veut essayer modestement d'être le serviteur du peuple de Dieu. D'une certaine ma­nière, c'est ma nourriture.

Je crois qu'un prêtre est quelqu'un qui ne re­çoit pas sa nourriture directement, puisque précisé­ment, il est chargé de servir à la table. C'est cela que nous allons faire tout à l'heure, en célébrant l'eucha­ristie. Mais le mystère profond du sacerdoce c'est d'être nourri par l'Église et par le cœur de ceux que l'on sert. Prions donc tous les uns pour les autres, et plus spécialement pour ces trois enfants qui vont re­cevoir pour la première fois le corps et le sang du Christ, afin que nous découvrions dans les choses les plus simples et les plus ordinaires de notre vie chré­tienne, de notre vie personnelle, de notre recherche de Dieu, la beauté de ce témoignage du Christ qui se donne à chacun d'entre nous, pour notre vie et pour la vie du monde.

 

AMEN