SAINT THOMAS MORE

Sg 3, 1-9 ; Mt 10, 34-39
St John Fisher et St Thomas More - (22 juin 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Beauté fragile

N

 

ous fêtons aujourd'hui deux grands martyrs, saint John Fischer cardinal archevêque de Rochester mort dans cette crise de l'Église anglicane et saint Thomas More. Je voudrais surtout vous parler du second, car c'est le saint auprès duquel je préférerais être assis au paradis. C'est le saint le plus merveilleux de tout le martyrologe romain. Vous savez, parmi tous les saints qui sont au calendrier, il y en a qui ne sont pas très commodes ou qui sont peut-être assez ennuyeux. Je ne sais pas si la résurrection leur a donné beaucoup plus d'humour qu'ils n'en avaient au cours de leur vie, mais je crois que pour Thomas More, c'est différent. C'est un des saints qui doit le plus ressembler, dans sa figure d'éternité, à ce qu'il a été sur la terre parce que c'était tellement agréable de vivre avec lui que tout le monde l'aimait. Et ce qui est bien étonnant, c'est que pour cet homme que tout le monde aimait on lit aujourd'hui l'évangile : "Je ne suis pas venu apporter la paix mais le glaive. Je suis venu séparer un homme de son père, une fille de sa mère et opposer une belle-fille à sa belle-mère." En réalité cela lui est vraiment arrivé malgré lui, car Thomas More est l'homme le plus charmant, le plus doué, le plus intelligent, le plus délicieux, le plus affectueux que l'on puisse imaginer.

Il a vécu au début de la grande période humaniste, vers les années 1500. Il a connu tous les grands esprits de son époque : Erasme, le peintre Holbein qui a peint sa famille. Il était chancelier du roi Henri VIII d'Angleterre. Il était prodigieusement imaginatif. Il avait très bien compris que cette Renaissance, avant de se retourner contre la foi, faisait redécouvrir à l'homme certaines racines humaines qui pouvaient très bien être réintégrées dans la vie de foi et la vie avec le Seigneur, et il a essayé de le vivre pour son compte. C'était aussi un homme extrêmement intelligent, fin, très soucieux des rapports humains. C'est pour cela qu'il a écrit un livre magnifique qui reste un grand classique des écrits de la vie politique : L'utopie, une cité, lieu de nulle part. C'est ce qui a donné lieu, ensuite, à toutes les utopies écrites par d'autres écrivains, mais c'est lui qui le premier a trouvé ce mot, même s'il n'en a pas trouvé l'idée car je crois que certains dominicains, Campanella entre autres, avaient déjà imaginé une cité du soleil.

Thomas More a essayé de réfléchir sur l'homme et ses conditions de vie dans la cité, j'allais dire à l'état pur, en sachant très très bien que les idées pures cela n'existe pas, mais cela aide à comprendre le mystère de l'homme et de sa vie en société. C'était aussi un admirable père de famille. Je crois qu'il a eu deux épouses et de nombreux enfants. Je ne suis pas sûr du nombre mais ce n'est pas loin de la vingtaine. Il s'entendait admirablement bien avec ses enfants, notamment sa fille aînée Marguerite qu'il appelait Meg et qui l'a assisté et a partagé son épreuve au moment où il était prisonnier.

C'était un homme prodigieusement dévoué au service de la société de son temps. Il avait fait ses études à Oxford avec Henri VIII qui l'avait remarqué à cause de sa compagnie si agréable et qui l'avait fait chancelier dans des conditions très délicates. Henri VIII ne s'entendant plus avec sa première épouse avait essayé de faire casser son mariage mais la papauté n'était pas d'accord. Le roi a alors confié à Thomas More le soin de trouver les solutions juridiques les plus susceptibles de justifier son divorce. Thomas More a refusé de se faire le complice d'une irrégularité. Henri VIII a par la suite élaboré une théorie de l'Église dans laquelle le prince aurait un regard et son mot à dire dans les affaires de l'Église, ce qui a abouti â l'Église anglicane. Dans ce conflit Thomas More et John Fischer ont été extrêmement fermes. Non seulement ils ont dit au roi ce qu'ils pensaient de sa conduite, mais devant le tribunal qui les condamnait, ils ont été courageux et fermes dans la confession de la foi.

Ce que je trouve le plus extraordinaire chez Thomas More, c'est que même dans ces moments difficiles (le jugement, le séjour en prison et même la mort), dans tout cela il a su garder ce merveilleux humour qui est une des clés de sa sainteté. Je voudrais terminer en vous lisant une prière qui reflète bien son humour et que nous pourrions faire nôtre :

"Seigneur, donne-moi un peu de soleil un peu de travail un peu de joie. Donne-moi mon pain quotidien et un peu de beurre. Donne-moi une bonne digestion et aussi quelque chose à digérer. Donne-moi la santé du corps avec le sens qu'il faut pour la garder au mieux. Donne-moi une âme sainte qui conserve devant sa vue ce qui est bon et pur afin que, voyant le péché, elle ne s'épouvante pas, mais qu'elle trouve le moyen de redresser la situation. Donne-moi une âme qui ignore l'ennui les gémissements et les soupirs. Ne permets pas que je me fasse trop de souci pour cette chose encombrante que j'appelle Moi. Donne-moi, Seigneur, du bon sens, car beaucoup en ont besoin. Donne-moi l'humour. Donne-moi la grâce de discerner une plaisanterie pour que je tire quelque bonheur de cette vie et que j'en fasse profiter les autres.

 

AMEN