HUMANISTE CHRÉTIEN, MARTYR PAR FIDÉLITÉ AU CHRIST
Sg 3, 1-9 ; Mt 10, 34-39
St John Fisher et St Thomas More - (22 juin 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Jean de Malte : L'Écriture
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rères et sœurs, je ne connais pas de saint moderne plus sympathique au vrai sens du terme, c'est-à-dire capable de ressentir des émotions en communion avec les autres, que saint Thomas More qui est une des plus belles figures de l'histoire de la Renaissance européenne. Je dirais qu'il est non seulement un saint, ce qui est évidemment le top du top, mais c'est également un homme extrêmement cultivé, un humaniste, un penseur politique et un homme de gouvernement, puisque je crois qu'il n'y en a pas beaucoup dans l'histoire de l'Église, mais c'est un saint premier ministre que nous célébrons aujourd'hui. Je connais beaucoup moins bien John Fischer, qui était semble-t-il aussi un homme très cultivé et fin, mais qui n'avait peut-être pas la même envergure que Thomas More.
Cet homme est vraiment un homme de la Renaissance. Il est contemporain de Fra Angelico, de Luther, de François 1er, de Calvin en partie. C'est un homme qui a reçu de plein fouet toute cette redécouverte et ce dynamisme qui anime toutes les élites de l'époque. La Grèce a retrouvé droit de cité dans les esprits grâce aux travaux faits à Florence, et grâce aussi au fait que Constantinople ayant été détruite par les turcs, et toute l'élite de Constantinople est arrivée en Europe avec les meilleurs manuscrits grecs. On redécouvre la pensée païenne, mais on la redécouvre d'une manière chrétienne, et cela provoque cette effervescence qu'on a appelé l'humanisme. De ce point de vue-là Thomas More n'est pas en reste puisque lui-même a lu tous ces auteurs. C'était un ami d'un homme ecclésiastique, sans doute beaucoup moins saint que lui et avec un peu moins d'humour, qui s'appelle Didier Érasme, le grand théologien qui s'est battu avec Luther.
Il faut imaginer toute cette Europe, non pas des gens cloisonné chacun dans leur ville ou leur cité, mais des gens qui étaient sans cesse en correspondance les uns avec les autres. Thomas More lui-même a laissé ses meilleurs portraits par le grand peintre allemand Holbein. Il a écrit les ouvrages les plus audacieux, c'est de lui que nous vient ce texte qui a donné naissance à un genre littéraire, il a écrit une "utopie". Il a donné ce titre lui-même, c'est une réflexion sur une cité qui se trouve "utopia", nulle part. C'est le début des grands rêves, des grands projets politiques, évidemment Thomas More s'inspire de Platon et de sa république, qui est aussi une utopie. Ici, il essaie de faire entrer dans le projet d'une nouvelle cité non seulement des valeurs politiques, mais également des valeurs chrétiennes tout en défendant, et c'est sa grandeur, en défendant fondamentalement que cette cité est un lieu d'expression de la liberté humaine.
En plus, il a été un excellent père de famille, même si sa femme n'était pas très sympathique, elle était un peu acariâtre, elle avait mauvais tempérament cela arrive. C'était sa deuxième femme, avec ses deux épouses, il a eu vingt et un enfants. Aujourd'hui, cela mériterait des médailles, mais à cette époque-là, c'était presque ordinaire. Au demeurant un père de famille qui vivait dans ce quartier de Londres qui maintenant s'appelle Chelsse, qui était en banlieue à l'époque, un homme vraiment heureux de la vie familiale, soucieux de ses enfants, premier ministre d'Henry VIII, et cependant, une vie extrêmement joyeuse, presque débonnaire, accueillant les amis à la maison, posant avec toute sa famille pour les portraits peints par le peintre Holbein etc … Bref, c'est l'épicurisme chrétien au bon sens du terme. Si la vie est un don de Dieu on la vit bien non pas en pinçant les lèvres et en serrant les fesses ! On la vit en étant heureux de vivre et de recevoir la vie comme un don et comme un cadeau. C'est cela que je trouve si sympathique. Il avait été condisciple d'Henry VIII (n'oublions que ce roi était le Barbe-Bleue de l'histoire d'Angleterre, ce roi a eu huit femmes et jamais elles ne lui plaisaient), Henry VIII qui avait fait ses études de Droit Canon, car à l'époque, il n'y avait que le droit ecclésiastique, ils étaient juristes tous les deux. Simplement, Henry VIII a fait un mariage malheureux, cela ne s'est pas très bien passé, on le sait maintenant, il le dit lui-même, il avait des doutes sur la validité de son mariage. Il a essayé de la faire annuler en cours de Rome, le pape a été souverainement malhabile, il a voulu faire payer à Henry VIII le jeu de diplomatie un peu douteuse, mais il aurait mieux fait de ne pas se venger de cette manière-là. Henry VIII ayant cette épouse qui était stérile était dans une situation assez pathétique, et il a décidé de façon arbitraire que puisque la pape lui imposait une discipline conjugale aussi radicale, il allait changer la discipline ecclésiastique et pour cela, il allait purement et simplement ne plus reconnaître l'autorité du pape sur l'Église d'Angleterre. C'est comme cela qu'est née la confession anglicane qui est d'abord une fin de non-recevoir du mystère de l'Église autour de l'unité en communion avec le siège de Rome. C'est ce qui donné cette Église nationale qui est toujours l'Église anglicane aujourd'hui. Il ne faut pas que nous critiquions trop les anglais, parce que je crois que nous, les français étions à peu près sur la même pente à l'époque, ce sont simplement des bas intérêts politiques qui nous ont empêché de franchir le pas.
C'est là que les affaires se sont gâtées parce que Henry VIII a quand même senti que dans l'Église d'Angleterre, au moins les plus hauts responsables, et notamment son premier ministre qui lui a immédiatement remis sa démission, il a senti qu'il perdait tout à coup beaucoup de son poids et de son autorité et que pratiquement, c'était une mise en cause de la rectitude de sa royauté. C'est pourquoi il a voulu contraindre ses ministres de signer une reconnaissance de la légitimité et de la décision qu'il avait prise concernant son mariage. Inutile de vous dire qu'il n'y a pas eu beaucoup de gens qui ont refusé de signer, mais il y en a eu au moins deux, et ce sont les deux hommes que nous fêtons aujourd'hui et qui ont payé de leur vie leur opposition au roi. Thomas qui avait une très grande perception de la liberté de conscience, et c'est pour cela qu'il est un homme si important, il devait être choisi aujourd'hui comme saint patron pour tous ceux qui luttent pour la liberté de conscience, parce qu'il a combattu jusqu'au bout, Thomas devant le Parlement anglais a défendu sa position. Comme vous pouvez l'imaginer, le Parlement était plutôt largement acheté par le roi, évidemment Thomas More a été condamné à mort.
Vous connaissez cette histoire : quand il a posé sa tête sur le billot, car dans ces cas-là, on n'y allait pas de main morte, l'exécution était publique pour réprimer la réprobation, Thomas More qui avait un humour absolument fantastique s'est retourné vers le bourreau et lui a dit : surtout, ne rate pas ton coup il y va de ton honneur ! Cela montre bien son sens de l'humour jusqu'au bout.
On a un certain nombre de lettres de prison de Thomas More, adressées à sa fille Margareth. Si vous les trouvez un jour, je vous conseille de les acheter. Ces lettres témoignent d'un courage et d'une lucidité inébranlable. C'est vraiment l'anglais fier de ses convictions, sûr de ce qu'il pense, sans dévier ni à droite ni à gauche, même si son souverain lui dit qu'il faut agir autrement. A travers ce personnage, aussi John et tous les martyrs de cette époque, nous avons un véritable portrait et d'une actualité extraordinaire de ce qu'est le chrétien dans la cité. Le chrétien vit dans la cité, il collabore à tous les travaux et à tout le devenir de la cité. Thomas y a collaboré au plus haut point, puisqu'il était à la tête du gouvernement, il a vraiment essayé de faire que l'Angleterre redevienne une puissance politique après toutes les difficultés qu'il y avait eu après la guerre de Cent ans. Mais en même temps quand il s'agit de la prise de position sur la liberté humaine de la foi, cela ne se négocie pas.
Aujourd'hui encore, nous sommes un peu dans le même climat, même si les situations sont assez différentes des monarchies absolutistes telle que celle que voulait instaurer Henry VIII, même si ce n'est plus des moyens de contraintes aussi claires et aussi grossiers, aujourd'hui, c'est devenu un peu plus finaud. Mais c'est sûr qu'il est très important pour l'Église de garder une très grande indépendance dans son jugement, dans ses décisions, et dans ses actes pour maintenir ce que l'Église a déclaré publiquement dans le Concile Vatican II sur la question de la liberté religieuse. C'est un très bel hommage à Thomas More. Nous ne souvenons plus de ce que représente ce texte, mais c'est le moment où l'Église pour elle-même et pour toute conscience religieuse a revendiqué la liberté absolue face à toute forme de pouvoir humain ou temporel.
C'est de Thomas More que nous sommes les héritiers dans ce domaine et nous avons à nous montrer dignes de ce qu'il nous a légué à travers son martyre.
AMEN