JE TE CONDUIRAI AU DÉSERT …

Os 2, 16-22 ; Mc 12, 28-34
St Romuald - (19 juin 1980)
Homélie du Frère Serge JAUNET

 

Désert du Sinaï 

C

 

ette page de l'Écriture, ce texte d'Osée et celui de saint Marc, saint Romuald que nous fêtons aujourd'hui les a illustrés par sa vie. En effet, entre le dixième et le onzième siècle, saint Romuald a lancé en Occident la vie érémitique. Si, après une jeunesse quelque peu dissipée, il est d'abord entré dans un monastère bénédictin, il a voulu ensuite s'enfoncer encore plus dans la solitude et dans la prière. Comme dit Osée, c'est Dieu qui l'appelait comme un fiancé appelle une fiancée, dans la solitude pour lui parler au cœur, pour renouer avec elle des liens d'amour indéfectibles. Si un homme, si une femme, si des hommes et des femmes encore aujourd'hui comme saint Romuald, s'enfoncent dans la solitude totale, dans l'érémitisme, ce ne peut être que pour une affaire d'amour entre leur Dieu et eux-mêmes, que pour nous donner, à nous qui restons dans le monde, un signe de l'absolu de l'amour de Dieu pour les hommes. 

       La page d'évangile de saint Marc nous redit aussi que le premier commandement c'est d'aimer Dieu de toutes ses forces, de toute son intelligence, de tout son cœur, de toute son âme, et c'est bien ce que saint Romuald a vécu dans la solitude de son désert. Mais aussitôt Jésus ajoute le second commandement: "Tu aimeras ton prochain comme toi-même." Ce serait se faire illusion de penser que le moine, que l'ermite est tout donné à l'amour de Dieu et que l'amour du prochain n'existe pour ainsi dire pas dans son cœur, puisque, par définition, l'ermite n'a pas de proches autour de lui. Pourtant l'histoire des saints moines et des saints ermites nous montre que leur cœur brûlant d'amour pour Dieu brûlait aussi d'amour pour leurs frères. Et cela est bien compréhensible puisque saint Jean déclare : il s'agit du même commandement avec ses deux facettes. 

       Tout ermite qu'il était, saint Romuald fut un passionné pour les hommes de son temps, pour l'Église de son temps. Dans son ermitage il s'intéressait aux missions que l'on commençait à faire en Bohême et en Pologne, il était passionné des pèlerinages en Terre Sainte que l'on commençait d'organiser ainsi que par la réforme du clergé. Et saint Bruno dont l'Église fait aussi mémoire en ce jour fut formé, auprès de saint Romuald, à l'apostolat qui le conduirait dans les terres de Suède. C'est là l'humour de Dieu qu'un apôtre, un missionnaire soit formé à sa mission auprès d'un ermite. 

       Les biographes de saint Romuald ont souligné ce contraste entre ce besoin de solitude absolue et en même temps ce désir de rencontrer les hommes de son temps. L'un d'eux écrit : "Romuald fut d'abord au monastère, puis le voici ermite. Le voici même reclus, tantôt sur les chemins, tantôt haranguant les foules tel un séraphin d'amour, s'enfuyant en plein sermon la voix étouffée par les sanglots, tantôt marchant résolument au martyre en portant l'évangile aux païens." Et l'auteur ajoute : "De quoi scandaliser évidemment ceux qui s'imaginent le moine lié à tout jamais à une forme cénobitique ou solitaire dans le cadre d'une architecture conventionnelle et à jamais soumis aux mêmes rubriques aux mêmes règles farouches d'une non moins farouche clôture." Saint Romuald disait lui-même que "le moine est, avant tout, l'homme de la liberté."

       Pourtant sa mort nous enseigne ce que fut sa vie, car la mort d'un homme est souvent à l'image de ce que fut sa vie. Avant de mourir, alors qu'il était en agonie, saint Romuald renvoya les frères qui l'assistaient, qui étaient auprès de lui pour le soutenir dans ce passage difficile de la mort humaine vers le Royaume, car pour un saint comme pour tout homme, la mort reste un saut dans l'inconnu et une peine effroyable à vivre. Saint Romuald renvoya ses frères à l'Office en disant : "Je veux mourir seul car je suis ermite." C'est donc seul qu'il partit pour le Royaume. 

       Nous prierons pour tous ceux qui aujourd'hui ont choisi la vie érémitique, et ils sont nombreux près de nous, dans notre région, pour qu'ils soient fidèles à cette vocation par laquelle Dieu les appelle au désert. Nous prierons pour nous-mêmes afin que, dans notre vie à chacun nous sachions unir la solitude et la présence aux autres, la contemplation et l'action. 

        AMEN