LE DÉSERT
Os 2, 16-22 ; Lc 14, 25-33
St Romuald - (19 juin 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Solitude …
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uand un homme comme Romuald part tout seul dans le désert, dans la solitude, nous pensons spontanément que c'est par une sorte de fuite loin du monde, c'est par misanthropie peut-être, ou en tout cas par un désir d'ascèse. Et nous admirons la force, le courage, la puissance de volonté de celui qui, ainsi, est capable et accepte de vivre seul.
Je crois pourtant que nous ne faisons là qu'effleurer très superficiellement, et probablement par le plus mauvais côté, le mystère de cet appel au désert qu'un certain nombre de saints, canonisés ou non, ont ressenti au cours de l'histoire de l'Église, et dont le texte du prophète Osée nous parle en de tout autres termes que des termes d'ascèse, de fuite, de haine du monde.
Si Romuald est allé au désert c'est avant tout parce qu'il avait été séduit par Dieu. Ce sont les mots mêmes que le prophète Osée, parlant au nom de Dieu, adresse à cette épouse infidèle, symbole de chacun de nous, de cette humanité pécheresse : "Voici que je vais la séduire et la conduire au désert." Si Dieu conduit certains hommes au désert, c'est d'abord parce qu'Il les a séduits. Et si vous avez, ne serait ce qu'un jour ou deux, connu le désert, vous savez que la première expérience du désert, c'est celle de l'éblouissement. C'est celle d'une lumière tellement extraordinaire, tellement insoutenable qu'on a le regard comme aveuglé par cette lumière.
Le désert, c'est d'abord le lieu de la présence foudroyante de Dieu. Et si on va au désert, c'est parce qu'on comme aspiré, attiré par cette présence de Dieu qui s'impose avec une telle profondeur, une telle force. Et cependant ce n'est pas encore le véritable secret du désert, car cette impression violente de la lumière qui éblouit, de la présence de Dieu qui s'impose dans ce silence tellement particulier du désert, ce n'est encore que le vestibule du mystère du désert. Car si Dieu entraîne saint Romuald et certains hommes au désert, c'est pour parler à leur cœur. Derrière cette première impression d'éblouissement, il y a quelque chose d'infiniment plus profond qui est cette douceur ineffable de Dieu qui parle avec son cœur au cœur de celui à qui Il s'adresse.
Et, à ce moment-là, ce qui va se célébrer entre le solitaire et Dieu, au cœur du désert, ce sont des fiançailles, comme le dit encore le prophète Osée : "Je te fiancerai à Moi pour toujours. Je te fiancerai à Moi dans la justice et dans le droit, dans la tendresse et dans l'amour." Ainsi, paradoxalement, le désert devient le lieu de la tendresse, le lieu de l'amour, le lieu de la fidélité, le lieu des fiançailles, parce que c'est un lieu de jeunesse. "Là tu Me répondras comme au temps de ta jeunesse" dit encore le Seigneur à son épouse infidèle.
Le désert est un lieu de renouvellement, un lieu de plongée au plus profond de soi-même, à la recherche de ses sources. Et ces sources sont celles de la tendresse, de la fidélité, de l'amour de Dieu.
Si donc Romuald et plusieurs autres avant ou après lui sont allés au désert, ce n'est pas d'abord pour briser leur corps, pour souffrir, même si cela fait inévitablement partie de l'expérience érémitique, mais c'était d'abord pour rencontrer la jeunesse éternelle de Dieu, pour rencontrer dans le silence, non seulement du désert mais le silence de leur cœur, cette présence tellement attirante de Dieu qui veut parler au plus profond de nous-mêmes pour nous dire sa tendresse.
Nous ne sommes probablement pas pour la plupart appelés à l'expérience du désert à devenir des ermites comme Romuald, et à mourir seul ainsi qu'il l'a demandé comme une miséricorde à ses frères, mais il faut qu'en chacun de nous, il y ait au plus profond de nous-même, cette part de désert sans laquelle nous ne serons jamais tout à fait nous-mêmes, nous n'irons jamais tout à fait jusqu'au bout de notre grâce et jusqu'à la vérité de notre être. Car il y a en chacun de nous un lieu secret, ultime où Dieu parle cœur à cœur, dans un silence aussi profond que celui du désert et il faut connaître ce lieu pour nous connaître nous-mêmes et pour connaître Celui qui est notre joie.
AMEN