SAINT ROMUALD : LE DÉSERT
Os 2, 16-22 ; Lc 14, 25-33
St Romuald - (19 juin 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Silence et solitude
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e vais la conduire au désert et je parlerai à son cœur !" En célébrant aujourd'hui la fête de Saint Romuald, nous célébrons avec par ailleurs la fête de Saint Bruno le six octobre, les deux grandes figures de la vie érémitique qui ont marqué et qui marquent encore aujourd'hui, par l'ordre des Chartreux et celui des Camaldules, la tradition spirituelle de notre Église.
Le désert c'est, pour ces hommes-là, le signe premier et manifeste de la présence de Dieu. Pour nous peut-être cela est moins évident. Le prophète Osée et les hommes de l'antiquité n'avaient pas, pour exprimer l'expérience de Dieu, des idées ou des notions très précises qui par de la philosophie ou de la métaphysique essaient de savoir qui est Dieu et comment on peut parler de Lui. Quand ils voulaient parler de la rencontre personnelle avec Dieu, ils parlaient du désert, parce qu'ils étaient encore suffisamment proches d'une certaine étape de leur expérience historique : ils avaient vécu, sous la conduite de Moïse pendant quarante ans dans le désert, et ce désert avait été le noviciat du peuple d'Israël. Il était sorti du désert, peuple constitué, alors qu'il y était entré comme une horde de sauvages.
Le désert est par excellence le creuset dans lequel se forme le cœur d'un homme et plus exactement le cœur d'un homme croyant en Dieu. Et c'est cela qui la plupart du temps nous est le plus difficile à comprendre. Vivre au désert c'est vivre dans un monde dont on ne sait plus pourquoi il existe. C'est un monde minéral, c'est un monde écrasant, c'est un monde sans mesure humaine. L'espace est trop grand. Mais c'est surtout un monde dans lequel l'homme fait l'expérience de sa radicale fragilité. C'est un monde inhabitable. Le mystère du désert tient en tout cela à la fois. C'est où nous existons, tout à coup, par une sorte de hasard ou même finalement, ultimement, par la grâce, car normalement, l'homme ne peut pas vivre au désert. Il meurt de faim, de soif, d'accablement, de fatigue et de chaleur.
Et c'est le mystère profond du désert. C'est de trouver, c'est de vivre dans ce lieu sans commune mesure avec l'expérience humaine, c'est de vivre à la limite de la dépossession de soi-même, c'est de vivre chaque moment comme une grâce. Chaque moment nous est donné alors que ça pourrait disparaître d'un seul coup. Et ce mystère profond du désert se manifeste essentiellement par le fait que l'homme, lorsqu'il est dans le désert, ne peut à aucun moment se raccrocher à tous ces liens qui tissent habituellement son rapport au monde.
Ici, dans les pays cultivés à la fois de manière agricole, industrielle et économique, nous vivons avec des milliers de liens et de relations aux autres et aux choses. Pour nous, un monde c'est un monde organisé, c'est un monde technicise, c'est un monde industrialisé. Cela c'est l'opposé même du monde du désert. Le désert est le monde dans lequel l'opposition entre la fragilité de l'homme qui lui est livré, et d'autre part l'absolu écrasant de ce monde dans lequel il se trouve, n'ont aucun point d'articulation. Pour les bédouins, il est extrêmement difficile de subsister. Le seul problème est celui-là. Pour nous, le problème est plutôt de progresser dans un monde organisé.
Or c'est précisément ce lieu-là que Dieu choisit pour faire faire à Israël et à tous les "chercheurs de Dieu" l'expérience de sa rencontre. C'est lorsque l'homme, d'une certaine manière, est coupé de tout ce qui peut signifier "habiter quelque chose", créer un espace adapté à soi, c'est lorsque l'homme est plongé dans ce dépaysement absolument radical qu'à ce moment-là le désert lui-même devient le lieu du dialogue avec Dieu : "Je veux parler à son cœur !"
Nous devons tous passer par l'expérience du désert. Nous pouvons soit l'anticiper dans notre propre vie, soit nous y préparer au sens où la mort signifie l'expérience du désert. Dans l'un et l'autre cas, le but est le même : c'est reconnaître cette étrangeté de l'existence humaine qui est grâce, parce qu'en réalité confrontée au désert, elle se rend compte à tout moment qu'elle a été donnée par quelqu'un d'autre, et que d'autre part, le surgissement même de cette vie ne s'explique pas par la dureté des rochers et l'impitoyable chaleur du soleil qui écrase toux ceux qui vivent au désert. Et c'est précisément à ce moment-là qu'on est renvoyé à ce cœur à cœur. Il n'y a plus de diversion possible, il y a cette rencontre avec l'absolu de Dieu, qui est encore plus étrange que les rochers du désert ou que la pureté du ciel, mais qui cependant apparaît alors avec une évidence, avec une force, avec une vigueur qui font qu'effectivement cela parle au cœur.
D'une manière ou d'une autre, notre expérience baptismale se ramène toujours à cela. Bien sûr, il y a à tout moment ce désir d'adapter le monde à nous ou de nous adapter au monde. Il y a ce désir de créer quelque chose qui nous soit plus familier, de vivre dans ce qui est familier. Pourtant, le désert est là, et Dieu se charge, de temps en temps de nous le faire sentir pour nous montrer et pour marquer dans notre chair cet étrange dépaysement. Lorsque nous sentons que nous ne pouvons plus nous raccrocher à rien et que, cependant, curieusement, ça tient. Tel est ce que Romuald ou Bruno ont vécu avec une rare intensité. Ce feu-là les a brûlés et ils ont vécu de cela toute leur vie. Mais nous-mêmes nous n'en sommes pas exempts et, d'une manière ou d'une autre, il faut que nous acceptions cette parole du prophète Osée, il faut que nous acceptions que Dieu nous conduise au désert.
AMEN