UNE SAINTETÉ IMPROVISÉE

Is 61, 1-3 a ; Lc 10, 1-9
St Antoine de Padoue - (13 juin 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Profession de saint Antoine (N.D. du Sablon - Bruxelles)

F

rères et sœurs, quel destin étrange que celui de saint Antoine de Padoue qui ne s'appelait d'ailleurs pas Antoine mais Ferdinand. Sa vie n'a rien à voir avec ce saint de la dévotion populaire qu'on en a fait plus tard et qui continue à enrichir l'ordre franciscain, car on n'imagine pas actuellement encore à Padoue l'utilité de la figure de saint Antoine de Padoue et de la basilique de Padoue. Il suffit de s'y rendre une fois pour se rendre compte que c'est presque le rival de Lourdes de chez nous.

En réalité, saint Antoine de Padoue est un homme très étrange et absolument hors norme. Il est à peu près contemporain que saint François et saint Dominique. Son histoire est étrange pour la raison suivante. Fils d'un haut fonctionnaire des douanes du Portugal, Ferdinand décide de quitter le giron familial pour entreprendre des études chez les chanoines de saint Augustin qui commençaient à être connus. Ils dirigeaient à Coïmbra (ville qui est jumelée avec Aix !) une très célèbre école de théologie biblique. A l'époque c'était assez étonnant. Saint Antoine de Padoue a suivi le cursus intégral de cette école et il était donc au top des études bibliques de son époque ce qui apparemment aurait dû lui rendre bien service.

Passent à ce moment à Coïmbra, cinq franciscains en route pour le Maroc. Or, ces cinq frères ont été massacrés, car étant provocateurs ils allaient dans les mosquées pour dire que Allah n'était pas le vrai Dieu, ce qui a provoqué un certain émoi dans la population. Ils ont été tués et leurs corps rapatriés au Portugal où ils furent très rapidement considérés comme des martyrs. Le choc provoqué par cet événement sur Ferdinand a remis en cause sa vocation et il a décidé qu'il serait franciscain et qu'il repartirait au Maroc. Son séjour écourté pour cause de maladie et il a été renvoyé en Europe, mais à cause d'une tempête, le bateau qui le ramenait a été détourné vers Messine, au lieu d'aboutir au Portugal. Tout heureux de revenir dans le pays des sources franciscaines, il se rend à Assise pour partager son expérience avec saint François. Très vite, on a apprécié ses dons, mais avec une modestie si grande que personne n'a réalisé qu'il avait fait des études.

Antoine a assisté à ce fameux chapitre de 1221 pendant lequel François désolé de voir se rédiger une règle pour son ordre a jeté les feuillets dans le feu pour qu'il n'y ait pas de règle dans son ordre. C'est à ce moment-là qu'il reçoit le nom d'Antoine et se retrouve dans un petit ermitage pour faire la cuisine et l'accueil. Jusque-là, il n'a aucun ministère et c'est à l'occasion de l'ordination d'un frère franciscain que son chemin va prendre sa véritable dimension. Or, heureuse faille, la veille de l'ordination le prédicateur fait faux bond, et on demande à Antoine de le remplacer. Improvisant la prédication devant une assemblée de responsables de l'ordre, Antoine a littéralement ébloui tout le monde. Et d'un jour à l'autre, Antoine est devenu le prédicateur général de l'Italie. Les documents rapportent qu'au début il prêchait dans les églises, mais que les foules devenant tellement considérables, on a créé des chaires au chevet des églises pour que les gens puissent venir écouter Antoine. Ses prédications étaient d'une violence terrible parce qu'il s'en prenait à l'ordre établi, il critiquait le clergé séculier, les princes, les évêques. Un jour à Bourges, il a invectivé l'évêque Simon de Sully en lui disant : c'est à toi que je parle celui qui est cornu, faisant allusion aux deux cornes de la mitre de l'évêque. Il lui a reproché son mauvais comportement ce qui a glacé les foules dans un premier temps, mais après la conversion de l'évêque, les foules l'ont magnifié. C'est sans doute le plus célèbre prédicateur du Moyen Age qui a déplacé les foules avec un succès extraordinaire.

Rentré en Italie, il a contracté une infection et il est mort à Padoue. Le processus de canonisation a été presque immédiat, ce qui a expliqué son succès. Pourquoi ensuite a-t-il été le patron des causes perdues et des difficultés pour retrouver ses objets perdus ? On n'en sait rien, mais dans son cheminement, c'est ce côté improvisé de sa vie qui retiendra l'attention. Arriver à devenir saint dans des aventures aussi rocambolesques que les siennes, c'est tout à fait étonnant et c'est très franciscain. La sainteté n'est pas simplement une sorte de vertu, mais c'est de faire face à l'événement avec toute la charité, tout le dynamisme et la force de l'Esprit Saint. On peut prier saint Antoine non pas pour les causes pour lesquelles on l'invoque habituellement, mais pour lui demander de nous donner à nous aussi ce sens de la sainteté improvisée.

 

AMEN