AUX HOMMES C'EST IMPOSSIBLE

Ep 1, 15-23 ; Mc 10, 23-31
St Antoine de Padoue - (13 juin 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Bruxelles : Notre-Dame du Sablon : la Profession de saint Antoine

A

 

l'époque de Jésus, il était évident pour tout le monde dans le peuple juif, que normalement, plus on était riche, plus on avait de chances d'accomplir les préceptes de la Loi. Et au fond, cette richesse, à l'exemple des patriarches, était le signe d'une bénédiction de Dieu, par conséquent, d'une sorte de faveur que Dieu faisait en accordant la richesse. C'est pourquoi le riche était celui qui, normalement, à cause d'une certaine aisance, pouvait plus facilement accomplir un certain nombre de préceptes, notamment de donner aux pauvres, et s'assurer ainsi, par la gestion de ses biens matériels, cette satisfaction de lui-même, à la fois devant la Loi et devant Dieu.

C'est pourquoi la réflexion de Jésus, après le départ du jeune homme riche : "Pour un riche, il est extrêmement difficile d'entrer dans le Royaume de Dieu !" a dû très profondément déconcerter les apôtres qui disent : Mais alors si les riches ne peuvent pas y entrer, qui donc y entrera ? Car être pauvre, c'est se donner beaucoup plus de mal pour observer la Loi, et si on ne compte que sur ses possibilités humaines, on n'a que fort peu de chances de participer au Royaume de Dieu.

Le Christ indique donc une voie radicalement différente. Il dit que nous n'entrerons pas dans le Royaume de Dieu à cause de nos propres richesses, ces richesses qui ne sont pas seulement matérielles mais également spirituelles et humaines, mais nous entrerons au Royaume de Dieu parce que : "A Dieu tout est possible !" Prétendre acquérir le salut par nous-mêmes, ce n'est pas possible. Mais si nous acceptons que ce soit Dieu qui nous procure le salut, à ce moment-là c'est possible. Et tel est bien l'essence de la pauvreté que propose le Christ. Non pas une sorte de refus ou de mépris du monde, parce que le monde serait haïssable et que la richesse serait mauvaise, mais une véritable pauvreté qui consiste à avoir les mains suffisamment vides et le cœur assez ouvert pour recevoir la seule richesse qui est le salut de Dieu.

Le secret de la sainteté telle que le Christ la propose à ses disciples à ce moment-là, c'est précisément ce mystère d'une pauvreté qui est comme un appel, comme une aspiration vis-à-vis de la richesse du salut de Dieu et de montrer, qu'à travers cette pauvreté nous n'attendons qu'une chose, c'est la plénitude du don de Dieu.

Et je crois qu'aujourd'hui, en fêtant saint Antoine de Padoue, nous en avons un très bel exemple. Saint Antoine a vécu à peine trente-six ans. Né à Lisbonne, il est entré chez les Chanoines de Saint Augustin et, tout à coup, vers vingt-cinq ans, il a eu le coup de cœur pour le mouvement que saint François venait de lancer et qui ne s'appelait pas encore les Franciscains mais les Frères Mineurs. Et saint Antoine qui était un docteur versé dans la science des Écritures et la connaissance de la tradition théologique, a tout à coup compris que cette espèce de dénuement et de pauvreté devant Dieu était le secret de la vie, et qu'au fond, saint François, à travers l'exemple de sa vie pauvre, lui ouvrait véritablement les trésors du Royaume. Alors saint Antoine ne reniera rien de toutes les richesses qu'il avait reçues, tant sur le plan humain et spirituel, mais simplement, il les donnera. Et c'est ce qui va faire de lui un très grand prédicateur. C'est le don de tout ce qu'il est, à travers sa prédication, qui va sans cesse exhorter les foules, qui va donner à tous ces gens qui ont soif de parole de Dieu, un véritable désir de rencontrer Dieu et qui, en même temps va façonner profondément sa personnalité et sa sainteté. Dans les nombreuses homélies qu'il a faites, on a retenu comme des schémas et des petits canevas qu'il a rédigés pour que les autres puissent faire des sermons sur le même thème (alors je me permets de faire la même chose). Je voudrais vous lire quelques passages de ces schémas d'homélies et en particulier d'un extrait qui indique bien ce sens de la pauvreté.

"Celui qui rencontre l'Esprit Saint parle diverses langues. Ces diverses langues sont les divers témoignages rendus au Christ, comme l'humilité, la pauvreté, la patience et l'obéissance. Nous les parlons, ces diverses langues quand, en les pratiquant nous-mêmes, nous les montrons aux autres. La parole est vivante lorsque ce sont les actions qui parlent. Je vous en prie, que les paroles se taisent et que les actions parlent. Nous sommes pleins de paroles mais vides d'actions. A cause de cela nous sommes maudits par Celui qui a maudit le figuier où il n'a pas trouvé de fruits mais simplement des feuilles. La Loi, dit saint Grégoire, a été présentée au prédicateur pour qu'il pratique ce qu'il prêche. Il perd son temps à répandre la connaissance de la Loi celui qui détruit son enseignement par ses actions."

"Les apôtres parlaient selon le don de l'Esprit. Heureux celui qui parle selon le don de l'Esprit et non selon son propre sentiment. Car il y en a qui parlent selon leur propre esprit, dérobent les paroles d'autrui, les proposent comme si elles étaient à eux et se les attribuent. C'est de ces gens-là et de leurs pareils que le Seigneur dit en Jérémie : "Je vais m'en prendre aux prophètes qui se dérobent mutuellement mes paroles." Parlons donc selon ce que l'Esprit nous donnera de dire. Demandons-lui humblement et pieusement de répandre en nous sa grâce pour que nous atteignions le chiffre de Pentecôte, cinquante, en multipliant les connaissances naturelles des cinq sens par l'observation des dix commandements, pour que nous soyons remplis d'un violent esprit de contrition, que nous soyons embrasés par une langue de feu de la profession de notre foi. Enfin, pour qu'ainsi embrasés et illuminés, nous puissions, dans les splendeurs des Saints, voir le Dieu unique en trois personnes."

Tous, à divers titres, à partir du moment où nous sommes chrétiens nous avons à proclamer les paroles de la vie éternelle. Mais il faut absolument que, dans notre proclamation des paroles de la vie éternelle, nous sachions qu'en réalité, ce ne sont pas nos propres paroles et que cela éveille en nous une très profonde pauvreté. A ce moment-là, le Christ ne sera plus simplement dans nos paroles, mais Il sera dans nos actes, c'est-à-dire dans cette manière profondément dépouillée, profondément appauvrie de l'accueillir et de le partager à nos frères.

 

AMEN