APÔTRE AUDACIEUX ET ZÉLÉ

Ac 13, 1-4 ; Mt 10, 7-13
St Barnabé - (11 juin 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


F

rères et soeurs, il arrive que de temps à autre, la liturgie nous invite à fêter de petits ou de pieux mensonges ! C'est le cas aujourd'hui parce que vous l'avez remarqué, on célèbre saint Barnabé apôtre. Vous pourrez chercher sur toutes les listes des apôtres, vous ne le trouverez pas. Il n'est pas un apôtre au sens canonique, officiel du terme, c'est-à-dire un des douze, choisi par Jésus. Pourtant, c'est un personnage extrêmement important et mérite toute notre attention. Ce saint Barnabé a joué un rôle absolument décisif dans l'orientation missionnaire de l'Église primitive. 

       La première chose que l'on sache, c'est que c'est un lévite, ce qui veut dire qu'il était un membre du clergé officiel de Jérusalem, et normalement, ce lévite aurait dû vivre à Jérusalem parce que sa fonction de lévite l'obligeait à vivre à proximité du temple pour y accomplir toutes ses fonctions à vrai un peu subalternes, par rapport à ceux qui avaient le titre de prêtres. Or, ce lévite a une connotation un peu particulière, il est originaire de Chypre. Sa famille, dans laquelle on devait être lévite de père en fils, parce que c'était comme cela à l'époque, avait déjà pris quelque distance au point de vouloir vivre dans un étranger proche, certes, car Chypre n'est qu'à deux petites journées, bateau et marche de Jérusalem, mais c'est quand même une famille d'expatriés. C'est sans doute cela qui fait déjà un portrait assez original de Barnabé. Il est lévite ne vivant pas à Jérusalem mais à Chypre. Vous remarquerez qu'il y en a plusieurs parmi la première génération de recrues chrétiennes, qui sont originaires de Chypre. 

       En plus, ce Barnabé et Luc le note parce que cela rentre exactement dans sa manière de voir la communauté primitive, c'est qu'il a appliqué strictement au moment où il est entré dans l'Église, l'idéal de la communauté primitive de Jérusalem : "entre eux, tout était commun". Il avait une vigne, sans doute dans les environs de Jérusalem, peut-être un bien patrimonial de très grande ancienneté, il a vendu sa vigne et apporté le prix aux pieds des apôtres à la différence d'Ananie et Saphire qui eux, avaient vendu un champ mais s'étaient entendu sournoisement pour n'en déclarer que la moitié. Cette tricherie avec le fisc apostolique avait valu à ces deux personnages de mourir immédiatement, subitement, tandis que Barnabé n'a jamais triché avec le fisc et donc, on en a gardé un très bon souvenir. 

       Ce Barnabé représente une tendance qui n'est pas exactement celle de l'Église des douze, la tendance des premiers disciples plutôt centrés sur l'évangélisation en milieu juif. Il n'est pas non plus exactement du même style que les hellénistes, saint Etienne, saint Philippe, qui sont eux, carrément plus préoccupés de l'ouverture aux païens. Lui, il est entre les deux. Comme lévite, il est plutôt du côté des douze, c'est peut-être cela qui lui aura valu son titre d'apôtre, mais en même temps, il est très attentif à une certaine ouverture car ayant vu le statut des juifs en diaspora, à Chypre notamment, il commence à se poser des questions sur les problèmes d'évangélisation et de mission. Sans doute Barnabé est-il un des tout premiers, avec les hellénistes sans être exactement de leur tendance, qui s'est posé la question de savoir s'il fallait ouvrir la mission aux païens ou non. 

       Dans ce contexte-là, les choses ont évolué assez rapidement puisque deux ou trois années après la mort de Jésus, le groupe des hellénistes avec Etienne et les autres, fait l'objet d'une sorte de mouvement populaire par le lynchage et la lapidation d'Etienne et à ce moment-là la tendance helléniste pratiquement disparaît de Jérusalem. Il ne reste donc plus que la communauté des douze bien enracinée. Sans doute que Barnabé est resté avec eux. Evidemment, il avait toutes les garanties voulues, il était lévite. Il était plutôt bien vu par les autorités juives qui ne pouvaient pas inquiéter un lévite, c'était impensable. 

        Comme les hellénistes ont été chassés de Jérusalem, une bonne partie de ceux qui avaient été poursuivis et pourchassés sont allés se réfugier à Antioche, et dans les douze années qui ont suivi la mort du Christ, c'est là que commence à se préciser un nouveau visage de communauté qui est assez différent de Jérusalem. Jérusalem est uniquement la communauté traditionnelle, liée au temple, au culte et au rythme des prières, tandis qu'à Antioche, il n'y a pas de temple, il y a beaucoup de païens qui s'intéressent au christianisme, et c'est là qu'on leur donne le surnom de chrétiens. On se pose la question de savoir ce que va devenir cette Église d'Antioche. Détail intéressant, et c'est pour cela que Luc garde si précieusement le souvenir de Barnabé, à Jérusalem, on se demande si c'est tout à fait normal et conforme aux règles qu'ils s'étaient donné et l'on envoie précisément Barnabé pour inspecter l'Église d'Antioche, pour regarder ce qu'i s'y passe et en tirer quelques leçons pour savoir si cette Église est tout à fait kasher ou pas. 

       C'est à ce moment-là que Barnabé lui-même, originaire de Chypre et parlant grec, peut avoir contact avec tous les membres de l'Église d'Antioche, lui, il est convaincu par le projet antiochien. Il pense que c'est tout à fait viable, mais il voit bien aussi que de nombreux problèmes se posent. Cette communauté d'Antioche est composée de disciples de Jésus originaires du judaïsme, ce qui ne pose pas de problèmes, mais commencent à se présenter au portillon des candidats issus du paganisme et on ne sait pas trop ce qu'il faut faire pour eux. C'est là où a germé sans doute l'idée assez extraordinaire de Barnabé. Ayant entendu parler de la conversion de Paul, sachant un peu ce que devait penser Paul qui était aussi comme aristocrate pharisien de la gentry des judéo-chrétiens, des chrétiens issus du judaïsme, c'est là que Barnabé s'est posé la question : au fond, il y a là un problème que je ne me sens pas tout à fait de taille à résoudre, ne faudrait-il pas demander le conseil et la collaboration de Saul de Tarse ? Tarse est à peine à une journée de bateau d'Antioche, et c'est là que Barnabé est allé chercher lui-même Saul, et qu'il l'a ramené à Antioche et que pendant toutes les années 45-47, Paul et Barnabé ont essayé d'élaborer une sorte de nouvelle tendance missionnaire par rapport à celle de Jérusalem. C'est l'ouverture aux païens. C'est pour cela que pour son premier voyage, Paul a pris Barnabé avec lui. C'était une garantie pour Paul. Il avait un lévite avec lui et en même temps, c'était quelqu'un qui avait sans doute les mêmes préoccupations et les mêmes soucis que Paul. 

       Cela n'a pas très bien marché, car à la fin de la première campagne d'évangélisation en Asie Mineure, quand ils ont voulu entreprendre le deuxième voyage, Barnabé n'était déjà plus tout à fait d'accord avec les options de Paul et cela s'est terminé par un échec sur le fait de prendre un troisième compagnon, Jean-Marc, qui est sans doute le Marc évangéliste. 

       Si nous sommes chrétiens aujourd'hui, issus du paganisme, c'est en grande partite à cause de Barnabé parce que lui-même s'étant posé les questions, ayant vu les différents tendances qui pouvaient commencer à surgir, il a eu l'idée de faire appel à quelqu'un qu'il considérait comme tout à fait compétent, et auquel il reconnaissait entièrement l'authenticité de son évangile, c'est ainsi que Paul a pu commencer ses voyages missionnaires avec Barnabé et qu'ensuite, nous-mêmes chrétiens d'aujourd'hui nous sommes les héritiers de cette percée vers les païens qui a permis à l'Église de prendre sa véritable dimension. 

 

       AMEN