L'EMBRASEMENT DE LA VÉRITÉ

Ac 13, 1-4
St Barnabé - (11 juin 2002)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


F

réquenter l'Eglise naissante, c'est forcément imaginer comment cette Parole si nouvelle a pris corps, cœur, dans les apôtres qui nous l'ont transmis. Il est des temps dans l'Église où cette église primitive a fasciné les esprits, une sorte de fascination du premier moment dont on pouvait penser qu'il était exempt de difficultés, que les choses se déroulaient tellement sous la mouvance de l'Esprit Saint que tout devait aller de soi. En écoutant les Actes des apôtres, nous nous rendons compte que les choses sont plus compliquées et qu'elles sont plus humaines aussi. Barnabé a été certainement un homme très influent, nous connaissons son rôle vis-à-vis de Paul, et ce n'est pas parce que nous n'avons pas d'épître de Barnabé que cet homme a été moins influent dans toute l'histoire de l'Église que ne le sera Paul. Nous savons par ailleurs, en écoutant attentivement les Actes, que les oppositions et les conflits ont émaillé les premiers moments de l'Église, qu'elle n'était pas exempte des difficultés qui sont aussi les nôtres face à l'évangile.

       Ne rêvons pas donc comme des romantiques rêveraient d'un premier moment pur et vierge, où ces hommes recevraient comme des frères parfaits l'évangile du Christ. L'évangile s'inscrit avec difficulté parfois, dans les psychologies des hommes qui le reçoivent. Par contre, il est peut-être une chose qui est plus facile, et qui nous aiderait à contempler ce premier moment : nous imaginons mal à quel point cette parole d'évangile était nouvelle, toute nouvelle. Certes, elle s'inscrit dans la tradition juive, elle reprend des mots, prolonge des prophéties, ouvre un avenir qui déjà a été annoncé comme en filigrane par les textes de l'Ancien Testament. Toutefois, ce filigrane, vous le savez vous-mêmes en fréquentant l'Ancien Testament, n'est pas si évident, il y a une complexité des prophéties qui semble ouvrir plusieurs voies.

       Il faut donc entendre à quel point cette Parole de vérité, cette Parole de l'évangile est une Parole drue, absolument nouvelle, tranchante. On pourrait se demander comment ils ont accepté si facilement, car nous serions nous-mêmes très méfiants, presque sceptiques, à l'égard de quelque chose d'aussi radicalement nouveau. Nous sommes peut-être vaccinés de modernité, et nos anciens de l'évangile l'étaient peut-être moins que nous. Après tout, ils ne sont pas plus bêtes que nous, ils devaient effectivement avoir le même esprit critique que nous développons nous aussi. Autre chose devait se passer que je vais appeler "l'embrasement de la vérité". Vous avez fait l'expérience, comme je l'ai fait souvent que lorsqu'une parole dit quelque chose de vrai, alors on la reconnaît parmi les autres paroles qui semblaient simplement approcher cette vérité, mais ne pas la découvrir tout entière. Il y a dans notre esprit une capacité de reconnaître et de distinguer la vérité quand elle sonne et résonne, et nous le disons souvent comme à l'intérieur de nous-mêmes, "oui, ça c'est vrai". Je pense que l'apôtre est celui qui a entendu cette parole qui lui venait d'un autre, ou directement du Christ comme résonnant avec toutes les harmoniques possibles, comme étant "la" vérité. Cette pleine vérité, cet océan de vérité, a balayé en quelque sorte, le scepticisme éventuel et l'esprit critique qui à mon avis, était autant de mise chez eux que chez nous. Nous avons nous-mêmes par rapport à cet évangile, peut-être plus difficilement parce que nous croyons l'avoir entendu, et c'est difficile de faire entendre à un sourd qui ne croit pas être sourd, s'il croit l'entendre, on ne peut pas lui faire croire qu'il ne l'a pas encore entendu, c'est la difficulté de notre apprentissage d'aujourd'hui, nous croyons avoir entendu cette Parole, or nous ne l'avons pas encore entendu puisqu'elle n'a pas pleinement résonné à nos oreilles et à notre esprit. Nous restons toujours ces esprits "si lents à croire", comme les disciples d'Emmaüs sur le chemin.

       Au fond, le problème n'est pas que nous soyons sourds et aveugles, comme d'ailleurs les prophéties égrènent ce refrain à travers tout l'évangile, mais c'est que nous croyons entendre et que nous croyons voir. Le problème n'est pas que nous soyons handicapés sur le plan symbolique, mais c'est que nous ignorons que nous n'entendons pas. C'est là ce que l'évangile doit gagner en nous. Il y a donc une sorte de prise de conscience à faire en nous, que nous n'avons pas encore entendu, et la preuve en est que cette pleine vérité, si elle a déjà résonné en nous, n'a pas totalement gagné ce que nous sommes. Ce qui veut dire que nous n'avons pas encore tout entendu de la plénitude de la vérité et que nous n'avons pas encore été, comme l'ont été les apôtres, et donc Barnabé, pleinement embrasés par la force de l'évangile.

       AMEN