THÉOLOGIEN ET POÈTE : SAINT EPHREM
Col 3, 12-17 ; Lc 12, 32-44
St Ephrem - (9 juin 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Germigny : Antiphonaire
|
N |
ous célébrons aujourd'hui saint Ephrem qui est certainement une des figures les plus attachantes de l'histoire de l'Église. Il a eu, à la fois, une vie très humble et extrêmement pleine. Il a été moine, même ermite tout d'abord, puis vivant en communauté, il a enseigné la théologie dans la ville de Nisibe en Syrie, sa ville natale. Par la suite, devant la persécution, il a dû se réfugier à Edesse où, là aussi, il a fondé une école de théologie. Devenu diacre, il a participé au ministère pastoral de l'Église d'Edesse. Plus spécialement il a été chantre, composant un certain nombre parmi les plus belles hymnes de la liturgie chrétienne, célébrant le Christ, les sacrements, la Vierge Marie, avec des accents d'une profondeur, d'une exultation et en même temps d'une simplicité telle qu'elles peuvent aujourd'hui encore, atteindre profondément notre cœur. Une épidémie survenant, saint Ephrem constitua un hospice pour les pestiférés. Il se dévoua, à leur service, et il mourut lui-même de la peste.
Voilà donc une vie qui récapitule presque toutes les dimensions de la vie chrétienne, depuis la prière solitaire jusqu'à la liturgie, le service pastoral, le soin des malades, l'étude de la théologie, et le tout avec une grande humilité. C'est pourquoi il est toujours resté diacre, refusant malgré les objurgations de son évêque d'être ordonné prêtre, estimant qu'il n'en était pas digne, et que les fonctions qu'il remplissait n'exigeaient pas plus que le diaconat.
Ce qui me semble le plus beau, le plus caractéristique le message peut-être spécifique de saint Ephrem, c'est ce sens très profond de la poésie. Saint Ephrem était un poète, et il nous montre premièrement que la théologie et la poésie sont une même chose. Quelquefois, nous pensons que l'approfondissement de la foi est d'abord affaire d'intelligence, de concepts, de raisonnement. Saint Ephrem a manifesté que la théologie, c'est-à-dire la connaissance de Dieu, était d'abord explosion de joie du cœur, contemplation émerveillée de Dieu et de son œuvre, qu'elle était d'abord un chant. Si nous voulons connaître Dieu, si nous voulons creuser son mystère, si nous voulons parler de Lui, il faut d'abord savoir chanter. Et c'est ce chant qui enivre, en quelque sorte, le cœur et l'âme, qui nous fait sortir de nous-mêmes. Le chant qui, littéralement au sens du mot, nous met en extase, puisque le mot extase veut dire sortir de soi. C'est dans ce chant, dans cette allégresse, dans cette joie que nous pouvons véritablement rencontrer Dieu, prendre avec Lui, ce contact profond, fructueux, qui nourrit, non pas simplement notre raison, mais notre être tout entier, car on ne connaît pas Dieu avec seulement la fine pointe de son esprit. On le connaît avec tout soi-même, avec son affection, avec ses sens, avec son corps, avec son imagination, avec sa mémoire, avec son cœur. Tout l'homme est mobilisé pour cette connaissance de Dieu, et c'est pourquoi il n'y a de théologie véritable, saint Ephrem nous l'enseigne, que poétique.
En second lieu, saint Ephrem nous montre que la poésie n'est pas une évasion. Elle ne nous met pas en dehors du monde pour un rêve qui nous ferait flotter au-dessus des choses, des évènements et des êtres. La poésie dont saint Ephrem était tout rempli et qui débordait de lui dans ses hymnes et ses chants qu'il composait sans cesse, cette poésie l'a conduit à soigner les pestiférés, et à mourir pour ses frères, en donnant sa vie dans ce soin des pauvres. Il n'y a aucune contradiction, aucun hiatus entre ces deux aspects de la personnalité de saint Ephrem, car s'il était poète, c'est parce qu'il lisait la profondeur des choses et des êtres. La véritable poésie n'est pas fantaisie, illustration, gratuité frivole, mais elle est un regard qui pénètre au-delà des apparences, qui va chercher la véritable signification, la vérité des êtres et des choses. C'est pourquoi, saint Ephrem voyant ses frères dans leur souffrance, a été entièrement attiré, aspiré par cette souffrance et il s'y est donné tout entier. Parce que ce regard qui allait plus loin que les apparences lui permettait de reconnaître le Christ en chacune de ses frères, cela a fait que toute sa vie a basculé dans leur service jusqu'à s'y épuiser définitivement.
Nous sommes ici réunis pour la liturgie. La liturgie est essentiellement chant, elle est essentiellement une activité poétique, c'est-à-dire, cette exultation de notre cœur et de tout notre être dans la contemplation de Dieu et aussi dans l'amour de nos frères, car il n'y a pas, il ne doit pas y avoir dans notre vie de hiatus entre ces deux dimensions. Et quand nous sommes remplis de joie, remplis de chant, remplis de poésie, par cette rencontre avec Dieu dans l'Eucharistie, dans les sacrements, nous devons immédiatement nous sentir de plain-pied avec chacun de nos frères qui sont à côté de nous, ceux que nous allons rencontrer dans notre vie quotidienne de chaque jour. Car c'est cela même la véritable signification des choses et c'est cela que saint Ephrem veut peut-être nous faire découvrir, nous faire comprendre.
AMEN