UNE SAINTETÉ ITINÉRANTE

Ac 4, 32-35 ; Lc 10, 1-9
St Norbert - (6 juin 2005)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


Q

uand on imagine les saints, on les imagine toujours en train de marcher sur une belle route bien plate, bien tranquille, avec une belle campagne rayonnante autour d'eux, de belles fleurs, un beau soleil, un beau paysage, des petits oiseaux qui chantent, j'ai presque envie de dire sans aucune diffi­culté, comme s'ils étaient montés sur un coussin d'air, sachant très exactement où ils vont. Comme si cette expérience de conversion que les saints vivent leur donnait très exactement le programme de leur vie et qu'il suffisait de se mettre sur les rails et de suivre tranquillement, en sifflant.

Pourtant, je crois que saint Norbert n'a pas eu du tout cette vie de sainteté. Au contraire, je crois que c'est quelqu'un qui a beaucoup erré, qui s'est beau­coup égaré dans les forêts d'Allemagne et du Nord de l'Europe, qui s'est cherché beaucoup et qui a essayé de comprendre quel était le sens de sa vocation. Ce qui est très paradoxal, c'est que cet homme, qui était cha­noine, a dû quitter sa vie canoniale pour essayer d'au­tres types de vie, et pour en définitive, à la fin revenir à sa vie de chanoine, ou du moins, à donner à son ordre de prémontrés, de revenir à cette vocation de chanoine.

Je m'explique. C'est à une époque, au début du douzième siècle, où les chanoines ont une vie plu­tôt aisée, tranquille, assez loin de la règle de vie, et de l'idéal de vie qui nous a été proposé dans la première lecture : tout partager, tout mettre en commun, rompre la pain ensemble, prier ensemble. Ce programme est bien oublié ! Les chanoines se contentent de récupérer l'argent qui tombe dans les paroisses, c'est à peu près tout. Ce qui permet, entre nous soit dit, de financer la vie mondaine de pas mal de chanoines. Dans sa voca­tion, Norbert se sent appelé à quelque chose d'autre. Il est difficile d'exprimer différemment ce propos de vie que les actes des apôtres nous a donné. Alors, Norbert fait partie de toute cette population d'hommes et de femmes qui partent en itinérance sur les chemins, cherchant à annoncer la Parole de Dieu comme ils peuvent, généralement, du moins pour Norbert au moins avec l'autorisation de l'évêque. Sentant qu'il a besoin d'une certaine forme de vie érémitique pour sa propre vocation et expérience spirituelle, difficilement compatible avec l'annonce de la Parole de Dieu et l'évangélisation. Ceci dit, c'est ce qu'il va essayer de vivre une vie ascétique, très dure. Je dirais pour re­prendre mon image du début, que la route est loin d'être droite, pour Norbert, il n'est pas monté sur coussin d'air, il ne sait pas trop où il va, il tâte à droite, à gauche, certaines expériences communautai­res avec d'autres frères. Et au fur et à mesure, la forêt va se dégager, il va sortir cette espèce de route plus claire, le ciel se dégage, et les choses vont reprendre sens, si ce n'est pour Norbert, du moins pour ceux qui vont faire partie de son ordre des prémontrés où il va redécouvrir à ce moment-là, la pleine signification de ce qui a été donné dans le texte des apôtres. Non plus tellement une vie ascétique, non plus une vie aposto­lique tellement coupée de la vie des chrétiens, qu'il mène à ce moment-là une vie érémitique, ce qui est tout à son honneur, et qui n'est pas une vie pastorale ni paroissiale, par conséquent, il va retrouver grâce à ce cheminement, les fondements de la véritable ascèse de la vie chrétienne. Cette ascèse est donnée d'ailleurs dans un aspect des coutumes des prémontrés où il est dit : "Au nom de la sainte et indivisible Trinité, la dîme de tous les biens et de toute offrande sera réser­vée aux pauvres à titre de part à Dieu. A dater du jour de la distribution, le pauvre aura à sa discrétion, pourra passer huit jours à l'hôtellerie, où il aura droit au vivre et au couvert. Le jeudi-saint, après avoir lavé les pieds des pauvres, chacun des prêtres et des dia­cres, offrira si le supérieur y consent, une pièce de son propre vestiaire". Il a retrouvé d'une certaine ma­nière le sens même de l'ascèse chrétienne qui est le partage et l'amour avec ses frères. Je crois que dans toute expérience forte de notre vie chrétienne, dans l'expérience de saint Norbert, et j'ai envie de dire aussi quand nous perdons un être aimé, nous avons peut-être à essayer de chercher le sens de ce qui nous est donné, de perdre une mère, une épouse, une grand-mère, et de chercher le sens de qu'il nous est donné de vivre. Parfois on met beaucoup de temps, on traverse aussi beaucoup de forêts sombres, on essaie des rou­tes, on se perd, on revient, on cherche des panneaux indicateurs, on cherche des personnes qui peuvent nous aider, et petit à petit, tout reprend sens, le sens du message évangélique qui est l'amour du prochain.

Je crois que c'est aussi ce que veut nous dire l'évangile que nous avons lu. Parfois, l'on va très loin pour chercher la Parole de Dieu, et là ; ce qui est très beau dans ce texte, c'est que nous n'avons pas à la chercher, la Parole de Dieu vient dans notre maison, dans notre cœur.

Frères et sœurs, au jour de la fête de saint Norbert, prions Dieu, afin que nous ouvrions les por­tes de notre cœur pour accueillir sa parole d'espé­rance, de charité et de foi.

 

 

AMEN