VIVEZ UNANIMES !

Ac 4, 32-35 ; Lc 10, 1-9
St Norbert - (6 juin 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

J

e ne sais pas si vous êtes comme moi, mais quand j'essaie de me projeter dans le passé, j'imagine toujours que ceux qui m'ont précédés étaient plus, comment dire, au point de vue intellec­tuel "néandertaliens" que moi, et que notre pensée s'est affinée, qu'elle est devenue subtile et que nous manions plus allègrement les idées. Il n'en est rien, peut-être même que nous avons un peu perdu en ma­tière de subtilité et de légèreté. Quand on lit la règle de saint Augustin qui a inspiré tant de familles mo­nastiques, pas saint Benoît, mais les autres dont nous faisons partie, on peut être étonné d'une grand acuité psychologique, d'une grande observation qui a pré­cédé ces écrits très simples, et qui sont une sorte de règle de vie dans laquelle le maître-mot serait "l'har­monie", l'équilibre, non pas la convenance, mais l'équilibre. D'ailleurs, c'est à distinguer des textes plus spirituels de l'Orient qui demandent aux hommes une sorte de détachement, d'arrachement au monde sensi­ble. Ici, la règle propose en quelque sorte une manière d'épouser ce sensible tout en arrondissant les angles peccamineux, mais en demandant aux hommes et aux femmes qui suivent cette règle, d'épouser ce monde et d'en tirer le vrai jus, c'est-à-dire celui qui mène à la grâce, plutôt que de la contraindre ou de l'oublier, ou de le nier. Le premier mot avant tout : "Vivez unani­mes". C'est tout simple, invitation à la vie dans l'una­nimité, à être une seule âme. Et tout le reste de la rè­gle va développer ce cœur et cette âme unis, tendus vers Dieu, non pas tendus les uns avec les autres dans une sorte de fraternité, mais c'est parce que ces âmes sont tendues vers Dieu qu'elles peuvent comme les pierres d'un édifice, s'harmoniser les unes aux autres. La règle va traverser tout ce qui peut provoquer des inégalités entre les frères. D'abord leur origine so­ciale, les riches et les pauvres, il y a un long paragra­phe qui traite de la manière dont les riches doivent apprendre à se défaire de la dignité de laquelle ils étaient entourés auparavant, avant d'entrer au monas­tère, et que les pauvres ne doivent pas regarder les riches avec envie. Nous sommes à égalité dans le chemin qu'il y a à parcourir pour rejoindre l'autre, les pauvres ne sont pas mieux logés que les riches, les uns et les autres ont à apprendre une sorte d'équilibre, apprendre à vivre ensemble, de faire jouer profondé­ment les articulations qui les mènent à l'évangile. Pareil pour les considérations : "Vivez tous dans l'unité des cœurs et des âmes, honorez les uns dans les autres ce Dieu dont vous êtes devenus les temples. Soyez assidus aux prières aux heures et aux temps établis". Il y a un petit paragraphe dans lequel on en­tend parfois des expériences qui ont été vécues par saint Augustin dans ses monastères : "Dans l'oratoire, faites uniquement ce à quoi il est destiné et d'où il tire son nom." Apparemment, il avait dû voir des frères et des sœurs qui faisaient autre chose et il ajoute : "De la sorte, si quelques-uns ont le temps et désir de prier, même en-dehors des heures prescrites, (ça arrive, même à Saint Jean de Malte), ils ne seront pas gênés par quelqu'un qui penserait devoir y faire autre chose". C'est dit avec beaucoup d'élégance et d'humour. Autrement dit, ne faites pas trop de chahut dans les églises pour qu'on puisse continuer à y prier même en dehors des horaires des offices.

Après tout un passage sur le jeûne et l'absti­nence, simplement un petit passage sur les femmes. On a l'habitude d'entendre lorsqu'on lit les textes an­ciens une telle précaution à l'égard des femmes qu'on a l'impression qu'elles sont le diable par excellence, je ne sais pas d'où ils tirent une telle expérience, c'était le cas de beaucoup de textes, mais là il dit simplement : "Votre regard bien sûr peut tomber sur une femme, mais qu'il ne s'arrête sur aucune." Ce qui voudrait dire qu'on peut toutes les regarder ! "On ne vous in­terdit pas en effet de voir des femmes sur votre che­min, donc on ne marche pas avec la cornette au bas des yeux, comme on l'avait imposé à cette brave sœur de ne voir aucun homme, mais de les convoiter ou de vouloir être convoités d'elles, voilà ce qui est blâma­ble, car ce n'est pas seulement le toucher ni le mou­vement du cœur mais aussi le regard qui excite ou incite le désir des femmes". Et là il s'inspire de son expérience propre, je pense qu'il n'y avait pas homme plus sensuel que saint Augustin lui-même.

Et puis, cette règle très simple qui va parcou­rir à la fois le problème du désir sexuel, l'articulation de la pauvreté, du rôle du prieur, on demande même aux frères lorsqu'ils sortent, de sortir ensemble et de rester ensemble, le "ensemble,"  l'unanimité est pré­conisée dans la vie commune même à l'extérieur du monastère. "Ceux qui sont chargés soit de l'office, soit des vêtements, soit des livres doivent servir leurs frè­res sans murmures. Par contre, en ce qui concerne les vêtements et les chaussures, ceux qui en ont la garde ne doivent pas faire attendre les frères qui en mani­festent le besoin". Tant de sollicitude et surtout dans ces petites choses qui n'ont l'air de rien, mais celui qui a le pouvoir des chaussures, c'est peu de choses, mais il peut l'exercer arbitrairement et sauvagement sur ses frères qui attendent et qui donc marchent pieds nus en attendant d'être chaussés.

Dans cet équilibre de la vie humaine, il y a de la joie, il manifeste une sorte de joie de vivre. Cette règle est la gardienne d'une joie d'être ensemble. Ce que je pense que Norbert a dû proposer à ses frères dans cette réforme des prémontrés que d'autres com­munautés comme les chanoines, et puis nous-mêmes aussi qui nous inspirons, essayons de continuer dans la foulée, dans être des héritiers. Et notre vie parois­siale qui s'articule sur cette fraternité dont nous fai­sons partie et qui elle-même s'inspire de saint Augus­tin, à être l'héritière de cette joie, de cet équilibre que nous avons toujours à reprendre, à apprendre. Une sorte de sculpture, qui nous apprivoise à cette joie commune qui n'est pas de défendre son territoire spi­rituel contre l'autre qui risque toujours de nous mena­cer, mais de construire ensemble. Quand nous arrive­rons devant Dieu, Il ne nous demandera pas si nous avons été sages devant Lui, conformes, mais si nous avons joué le jeu de la joie de la vie commune.

Puisque nous sommes envoyés les uns les au­tres ici, nous les frères, mais plus que les frères, tous ceux qui forment la communauté, on nous demandera compte de notre participation à la joie commune de notre communauté paroissiale. Peut-être que là, l'ad­dition sera plus raide. Nous dirons : ah, je n'avais pas pensé à cela ! C'est pour cette raison que je vous le dis, à vous et à moi aussi pour que nous ayons souci de cette commune vie : unanimité. Elle se réalise symboliquement par le chant, par la procession, par les mouvements, que ce ne soit pas seulement à ces moments-là que se voit ce qu'est l'évangile, mais au fond, plus profondément dans nos cœurs, dans une attention réelle que nous nous portons les uns aux autres, pas forcément d'ailleurs extérieure, je pense que l'attention que nous nous portons les uns aux au­tres est une sorte de souci qui peut être très secret, de rester dans l'unanimité que Dieu nous demande de vivre devant Lui pour que se voie l'évangile. "Qu'il est beau et qu'il est heureux d'être des frères".

 

 

AMEN