VIE COMMUNE ET MISSION : SAINT NORBERT
Ac 4, 32-35
St Norbert - (6 juin 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous venons d'entendre deux textes, l'un sur la première communauté de Jérusalem, une sorte de petite esquisse, une sorte d'épure, sur la vie commune et le partage des biens, l'autre, un envoi en mission. Ces deux passages sont lus à l'occasion de la fête de saint Norbert car, dans cette époque difficile où saint Norbert a vécu, toute son intuition, et en cela il sera suivi par d'autres fondateurs d'ordres religieux, s'est greffée autour de la polarité de ces deux textes. D'une part, la vie commune, la vie en communauté, de l'autre côté, la mission apostolique, l'annonce itinérante du royaume de Dieu. On retrouverait cette même polarité aussi bien chez saint Norbert avec les prémontrés que chez saint François avec ses petites cellules de frères et cette vie d'itinérance et de mission, que chez Saint Dominique avec l'institution beaucoup plus construite, beaucoup plus développée du couvent de frères avec la mission itinérante, là où tous les frères étaient invités à évangéliser leurs frères démunis de la Parole de Dieu.
J'aimerais attirer votre attention sur un tout petit point qui me paraît décisif. C'est dans la mesure où se réalise la vie de la communauté, la vie commune, qu'il peut y avoir ensuite évangélisation. Pourquoi ? Vous l'avez remarqué, dans la vie commune : "ils ne possédaient rien car tout était commun". Qu'est-ce qui est commun, finalement ? C'est le mystère de Dieu. Dans la communauté primitive de Jérusalem et c'est pour cela je crois que c'est un tableau un peu idéal, personne ne possède quelque chose en propre, car à partir du moment où le Christ est ressuscité, Il est "le bien" de la communauté. Par conséquent le lien aux possessions, aux propriétés privées est comme effacé par le fait d'appartenir radicalement au royaume de Dieu, et d'avoir déjà reçu par le baptême la plénitude des biens du royaume. C'est pour cela que la première communauté de Jérusalem peut vendre les champs, les propriétés, cela n'a plus d'importance car elle appartient au Seigneur. C'est cela que Luc veut dire, quelles que soient les modalités concrètes selon lesquelles cela s'est réalisé et qui ne sont pas évidentes. Mais le fond même de ce que Luc veut nous dire c'est ceci : "Où y a-t-il communauté ? Là où Dieu est la seule richesse commune, est le seul bien commun. Et par rapport à cela, tous les autres types de propriété ou d'appartenance quelconque des biens à des personnes s'effacent."
Or c'est précisément la même intuition qui préside à la mission. Dans la mission, on n'emporte "ni bourse, ni bâton, ni besace", aucune propriété. Pourquoi ? Parce que dans la mission, on va rechercher "les fils de la paix", c'est-à-dire on part en quête du royaume. Vie commune et mission apostolique sont les deux faces du même mystère : le Christ déjà donné et le Christ à découvrir au cœur du monde. Et c'est cela qui motive l'attitude des missionnaires. Ils vont chercher "les fils de la paix", c'est-à-dire ceux avec qui ils pourront partager l'unique bien qu'ils portent qui n'est ni bourse, ni bâton, ni besace, ni quoi que ce soit mais qui est uniquement le Christ. D'autre part, ils vont découvrir ces hommes comme "fils de la paix" c'est-à-dire ceux qui attendent la Parole qui va délivrer en eux cette possession commune du Christ ressuscité et du royaume de Dieu.
Les deux choses sont donc inséparables. Vivre la vie commune comme l'a vécue saint Norbert ou saint Dominique ou saint François, et d'autre part annoncer l'évangile, c'est la même polarisation sur le Christ et sur le royaume comme unique bien du chrétien. Et que ce soit dans la vie commune où il est déjà possédé ce "bien" du royaume manifesté par les sacrements, par la vie fraternelle, par l'amour de charité qui unit les frères, ou que ce soit par la mission dans laquelle le dépouillement même du missionnaire montre qu'il n'a avec lui que la seule richesse du royaume et qu'il la redécouvre dans ceux-là mêmes qui attendent le royaume et qui l'accueillent comme "fils de paix", dans tous les cas, c'est le même mouvement, c'est la même tension vers le royaume.
Je crois qu'aujourd'hui, d'une manière ou d'une autre, nous avons besoin de redécouvrir cela. Bien sûr à travers tout un réseau de relations humaines, de possessions, de biens, de richesses qui parfois nous étouffent un peu, mais fondamentalement, il ne faut pas que nous perdions de vue cette double articulation qui constitue la vie du chrétien. A la fois cet effort permanent de dépouillement de toute richesse et de toute propriété pour redécouvrir vraiment le royaume comme seule richesse, et d'autre part, à partir du moment où le royaume a été découvert comme seule richesse, il ne peut pas rentrer dans le statut d'une propriété privée mais il faut que ce royaume qui nous a été donné soit lui-même partagé et annoncé par la vie apostolique. Cela n'est pas le privilège des ordres dits "mendiants", eux l'ont découvert, mais ils l'ont découvert comme un bien qui devrait pouvoir être le bien de tous les frères qui sont dans L'Église. Et si nous avons cherché à fonder cette communauté de moines apostoliques, c'est pour que, ensemble, nous vivions d'une manière ou d'une autre, chacun selon ses possibilités, selon la grâce qui lui a été donnée, cette intuition-là.
Alors nous prierons ce matin, par l'intercession de saint Norbert, pour qu'il éveille notre cœur et qu'il nous permette de comprendre l'articulation profonde qu'il y a entre notre vie commune qui est essentiellement la célébration sacramentelle, jour après jour, du don de Dieu qui nous est fait dans l'eucharistie, et d'autre part l'exigence fondamentale que nous avons tous, prêtres ou laïcs, cela n'a pas d'importance, d'être les missionnaires qui n'ont rien d'autre dans les mains que ce royaume de Dieu, que cet amour du Christ que nous avons reçu et que nous devons annoncer à tous nos frères qui ne le connaissent pas et qui sont peut-être déjà cependant auprès de nous, des fils de la paix et qui attendent simplement que notre parole ou notre témoignage le plus simple et peut-être même muet réveille en eux cette joie d'appartenir au royaume et d'y découvrir leur véritable richesse.
AMEN