UN EVENEMENT FONDATEUR

1 Th 2, 1-14 ; Lc 21, 12-19
St Pothin et Ste Blandine - (2 juin 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Sainte Blandine

 

F

rères et sœurs, je suis toujours surpris de voir à quel point l'Église de France (je sais bien qu'à l'époque il n'y avait pas encore de conférence épiscopale), a laissé le soin à la troisième république de construire l'histoire religieuse de la France. En effet, cela peut paraître curieux, mais la manière dont la plupart des français quand ils ont encore quelques chapitres de l'histoire religieuse de la France en mémoire, imaginent que l'événement décisif c'est le baptême de Clovis.

Je n'insiste pas trop sur les manigances de sainte Clotilde, ni sur l'habileté tactique et politique de saint Rémy, mais on dit que la France est devenue chrétienne au baptême de Clovis. Il y a sans doute quelque chose de vrai là-dedans, dans la mesure où Clovis avec ses francs hésitait entre une hérésie qui s'appelait l'arianisme qui aurait peut-être fait basculer une bonne partie du nord de la France dans cette hérésie, et le christianisme. Sa femme Clotilde était plus orthodoxe, et avec l'aide de saint Rémy, elle a obtenu que Clovis se fasse baptiser par l'évêque de Reims. Cela a simplifié les choses d'une certaine manière.

Ensuite, on passe à saint Louis, la justice sous le chêne de Vincennes, ensuite à Jeanne d'Arc, la naissance de l'esprit national français. En plus comme elle est Lorraine, cela arrange bien les choses surtout à l'époque où l'Alsace et la Lorraine sont allemandes. Ensuite, on passe à d'autres considérations plus soft, en général, saint Vincent de Paul.

Curieusement, dans cette histoire dont je ne conteste pas le bien fondé des figures de sainteté, maintenant c'est reconnu, dans cette histoire, il y a une chose assez étonnante, il y a deux moments décisifs pour la christianisation de la Gaule et qu'on présente comme des moments assez extraordinaires mais jamais comme des moments fondateurs. Ces deux moments fondateurs ont moins de répercussions que la conversion d'un roi, ils sont d'une part celui que nous commémorons aujourd'hui : les martyrs de Lyon, et d'autre part, la figure de saint Martin. C'est vrai qu'ils appartiennent au patrimoine français, mais c'est moins clair et surtout, on en souligne moins l'importance en tant qu'événement décisif.

En fait, la Gaule est devenue chrétienne à cause de deux expériences fondamentales, par d'abord le baptême de celui qui allait le fondateur d'une dynastie qui allait perdurer pendant quelques siècles. Mais la fondation de la Gaule chrétienne est enracinée dans le sang des martyrs. C'est une décision qui n'a rien de politique mais qui est uniquement un acte de témoignage religieux. La fondation de la foi chrétienne est venue par le témoignage des mines, et c'est saint Martin. Si la Gaule est chrétienne, elle n'a pas attendu que quelqu'un qui n'était même pas le souverain de la Gaule, car Clovis n'avait qu'un petit royaume franc dans le nord de la Gaule. La Gaule n'a pas attendu que le roi se convertisse. C'est d'abord les martyrs eux-mêmes et ensuite saint Martin qui se sont convertis. Tous les deux ont une importance absolument décisive car le témoignage du martyre dans beaucoup de pays, c'est ce qui fonde l'identité chrétienne, ou les racines chrétiennes d'un pays. Pour le centre de l'Afrique, ce sont les martyrs de l'Ouganda que nous fêterons demain, et pour beaucoup d'autre pays, c'est le sang des martyrs qui est le fondement même de la tradition chrétienne.

C'est d'autant plus dommage que ces martyrs de Lyon qui étaient au nombre de quarante-huit, qui pratiquement, sauf l'évêque qui est mort d'épuisement dans sa prison, sont tous passés dans l'arène. Vous connaissez l'histoire de Blandine qui est achevée en étant jetée dans un filet et malmenée par un taureau. C'est une étrange histoire. Un certain nombre de détails mérite d'être souligné. Le premier c'est que ce n'étaient pas des Gaulois. C'étaient des émigrés. C'étaient des gens venus des villes d'Asie Mineure, de Smyrne, peut-être d'Éphèse, des commerçants qui commençaient à mettre en place tout ce qui deviendra les échanges commerciaux de la vallée du Rhône. Ce n'est pas encore le Paris-Lyon-Marseille, mais c'est le début de la pénétration en Gaule par la voie fluviale du Rhône. C'est le commerce du vin qui était un des principaux produits d'échange. Et c'est surtout une évangélisation à travers des petites communautés qui se situaient tout le long du fleuve dont les plus célèbres ont été Vienne et Lyon. C'est vrai que ce ne sont pas des Gaulois pure souche, mais des étrangers. Cela nous rappelle que nous avons reçu notre foi par des étrangers.

Le deuxième détail que je trouve important et qui n'est pas souvent souligné, c'est que sur les quarante-huit martyrs, il y a vingt-deux femmes. C'est intéressant pour la parité, c'est mieux qu'à l'Assemblée Nationale. La communauté chrétienne constituée depuis Pothin l'évêque jusqu'à Blandine à peine quatorze ans qui est morte dans l'arène, c'est tout le paneel d'une communauté chrétienne. Même si l'on retient surtout le nom de Pothin parce que c'es l'évêque, en réalité c'est le témoignage d'une communauté ecclésiale. C'est le témoignage de gens qui la plupart étaient laïcs, et qui étaient hommes et femmes, cela à l'époque, a beaucoup frappé les esprits. Je pense que c'est sans doute pour cette raison-là qu'on en a gardé le souvenir absolument historique, puisqu'on a la lettre même que certains chrétiens de Lyon qui avaient assisté en tant que témoins au martyre, avaient envoyée aux parents des victimes pour leur dire comment ces gens-là avaient été martyrisés et avaient témoigné pour leur foi au Christ. C'était presque un faire-part de décès. Par chance, Eusèbe de Césarée dont je doute fort qu'il eût été capable d'être martyr parce qu'il était vendu à toutes les causes, il était cependant excellent historien, il a récupéré ce texte et l'a introduit dans son "Histoire ecclésiastique." Nous avons, pour les mateurs d'histoire, le document sur le vif, je n'ose pas dire l'article de la Provence, mais à peu près, interprétant et expliquant ce qu'ont vécu ces martyrs.

C'est pour cela que le véritable événement fondateur de la chrétienté en Gaule (c'est en 177 environ la cinquième génération chrétienne), Lyon et Vienne étaient des communautés suffisamment constituées et fortes pour qu'on arrête quarante-huit personnes et qu'on les exécute. C'est une très belle fête, que celle des martyrs de Lyon. C'est vraiment la fête de l'enracinement premier (je sais bien que pour les provençaux, c'est sans doute Marie-Madeleine, mais nous n'avons pas les mêmes documents que celui d'Eusèbe), mais c'est véritablement le moment où l'on voit surgir une communauté confessante, une communauté avec des hommes et des femmes, et une communauté qui est capable de témoigner jusqu'au martyre.

Demandons au Seigneur que par l'intercession de cette troupe de martyrs si extraordinaire, si glorieuse, nous puissions nous aussi être de véritables témoins là où nous sommes.

 

 

AMEN