LE MYSTÈRE DU PÉCHÉ

1 Th 2, 1-14 ; Lc 21, 12-19
St Pothin et Ste Blandine - (2 juin 1993)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

'est en l'an 177 que l'évêque de Lyon, Pothin, avec une cinquantaine de chrétiens de son Église ont été martyrisés. Nous le savons avec certitude par le récit de leur martyre qui a été envoyé par l'Église de Lyon aux églises-sœurs d'Asie et de Phrygie. Sans doute une copie de cette lettre a été aussi apportée au Pape Eleuthère, peut-être par saint Irénée lui-même qui sera le successeur de saint Pothin et mourra martyr à son tour une vingtaine d'années plus tard. Cette lettre magnifique n'est pas un faire-part de deuil. C'est une lettre de louange, c'est un chant de victoire. Pourtant saint Pothin était déjà un vieillard et les coups, les injures, les sévices qu'il a subis ont fait qu'il est mort en prison avant même d'être livré aux bêtes comme ses compagnons de martyre et en particulier une jeune fille, une jeune esclave sainte Blandine qui est restée particulière­ment célèbre. En raison de son jeune âge, on s'atten­dait à ce qu'elle faiblisse et trahisse, or elle s'est mon­trée la plus courageuse, la plus forte. Elle n'est pas morte du premier coup, mais elle a résisté à toutes sortes de tortures. Ni la dent des bêtes, ni le feu auquel elle a été soumise, ni les cornes d'un taureau à qui elle a été livrée enfermée dans un filet n'ont pu avoir raison de son courage, de sa force. Ou plus exactement toutes ces forces naturelles, celle des animaux, celle du feu se sont d'une façon extraordinaire assoupie devant la proclamation de sa foi et il a fallu qu'un soldat lui tranche la tête.

Je pense que ces événements, et très particu­lièrement les détails que je viens de vous donner, sont révélateurs sur un aspect de la signification du mar­tyre. Devant l'affirmation de la foi, devant la présence vivante du Christ en Blandine et en tous ces martyrs, les événements manifestent que même les forces de la nature se sentent impuissantes. Et la férocité naturelle des bêtes sauvages ou même la force du feu s'avouent vaincues par la puissance de la foi. Seule la haine, le péché des hommes, celui qui a brandi l'épée par la­quelle la tête de Blandine est tranchée, seule la haine et le péché des hommes peuvent faire obstacle à la toute puissance de Dieu. C'est un des aspects très ré­vélateur de ce récit, la présence divine au cœur de notre foi, car c'est cela le sens du martyre. Ce ne sont pas simplement des êtres humains qui, par un courage supérieur, et par une sorte de force intérieure plus grande qu'à l'ordinaire, arrivent à défier les puissances du mal, c'est véritablement par la foi une sorte de transparence du martyr qui laisse apparaître en lui le visage même du Christ, la présence même du Christ crucifié, du Christ souffrant, du Christ donnant sa vie pour ses frères.

Et c'est cela qui explique que les forces de la nature se sentent impuissantes devant cette manifes­tation de la toute puissance de l'amour de Dieu, de l'amour de Jésus incarné dans ses fidèles, incarné dans ces martyrs. Seule la liberté humaine est capable de refuser cette évidence de la foi, cette évidence de la présence du Christ. C'est le mystère du mal, c'est le mystère du péché, c'est le mystère du refus de la pré­sence de Dieu, c'est le mystère de cette haine qui va jusqu'à la destruction, jusqu'à la volonté de détruire non seulement un martyr, non seulement un être hu­main, mais de détruire en lui la présence de Dieu, de détruire en lui la manifestation de la toute-puissance de l'amour de Dieu. Il n'y a que ce triste privilège de la liberté humaine qui puisse ainsi s'opposer et faire apparemment échec à l'amour de Dieu. L'amour de Dieu est plus fort car les martyrs sont vainqueurs. Et c'est le sens de ce chant de victoire qu'est cette lettre de l'Église de Lyon. L'amour de Dieu est plus fort, mais cette victoire de l'amour de Dieu n'est pas visible aux yeux du monde, n'est pas visible aux yeux des hommes. Au niveau de l'expérience superficielle, Blandine est morte, Pothin est mort, les martyrs, sont morts et leurs persécuteurs l'ont emporté. Ils ont eu ce qu'ils voulaient, leur haine de Dieu a triomphé. Mais à un niveau plus profond, cette présence de Dieu dans ces martyrs, cette présence de l'amour de Dieu qui les a rendus capables de donner leur vie comme le Christ a donné sa vie sur la croix, cette présence de l'amour de Dieu est plus forte que l'apparente victoire des bourreaux. Et c'est l'amour du Christ, à travers le sang de Blandine, de Pothin et de leurs compagnons, qui a donné naissance à l'Église de Gaule, à l'Église de France. Si nous sommes chrétiens aujourd'hui, c'est parce que l'amour de Dieu est plus fort que la haine des hommes, que toutes les forces dévoyées qui veu­lent s'opposer à son amour tout-puissant.

Nous qui sommes les héritiers, les bénéficiai­res de cet amour de Dieu, nous qui sommes nés du sang des martyrs, nous qui vivons de cette foi qu'ils ont accepté de professer jusqu'au don de leur vie, nous pouvons à notre tour mettre toute notre énergie à devenir transparents à cette présence du Christ en nous, transparents à cet amour triomphant et vain­queur pour qu'il remplisse toute notre vie et rayonne à partir de nous et redonne à notre Église de France cette force qu'elle a connue dés ses premiers jours et qui est moins visible qu'alors mais cela dépend de notre capacité à rendre le Christ davantage présent aux yeux des hommes.

 

 

AMEN