LA PREMIÈRE COMMUNAUTÉ CHRÉTIENNE DE LYON

1 Th 2, 1-14 ; Lc 21, 12-19
St Pothin et Ste Blandine - (2 juin 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


F

rères et sœurs, nous avons une vision de notre origine du pays de France un tout petit peu façonnée par la mythologie de Mallet-Isaac, c'est-à-dire : Jules César est arrivé, Vercingétorix a été battu, et il s'en est suivi une colonisation musclée de la Gaule. Les choses sont un peu plus complexes que cela, et si nous fêtons aujourd'hui les martyrs de Lyon, c'est non pas en raison de succès militaires de Jules César, mais surtout pour une autre raison, c'est cette énorme floraison de commerces qui s'est produite dans toute la Méditerranée. En effet, les romains n'étaient pas seulement des soldats, c'étaient aussi des commerçants, et ils s'étaient aperçus que le pays qu'on appelait la Gaule à l'époque était d'un intérêt commercial certain, et c'est ce qui avait motivé notamment les conquêtes militaires. Ils avaient favorisé de grandes voies commerciales et en premier lieu la vallée du Rhône qui était déjà navigable à cette époque-là même ci c'était un peu difficile. C'est ainsi que pour les romains, l'autoroute de pénétration en Gaule c'était le fleuve avec un certain nombre de points forts, de villes très importantes. Non, pas Marseille, parce que Marseille était encore sous une dominante grecque un peu résistante, et elle avait résisté à Jules César donc, elle avait subi des contrecoups sévères, mais il y avait surtout Arles, qui était la ville phare qui montrait le pouvoir romain, et venait ensuite Lyon. Vienne, également, était une ville importante et plus tard, Valence. Il y avait ainsi un jalonnement de grandes cités romaines qui étaient très actives du point de vue commercial et cela remontait pratiquement jusqu'à Genève. 

       Suivant cette route commerciale, le christianisme s'est implanté et a évolué dans ces villes. Curieusement, ceux qui ont été les plus audacieux, ce ne sont pas les marchands romains, mais les marchands grecs. La Grèce avait toujours eu une tradition de commerces, de voyages, d'échanges, et il y avait dans pratiquement toutes les villes que je viens de nommer des petites colonies grecques de commerçants, de négociants, et petit à petit, comme ils venaient d'Asie Mineure, de ces régions très tôt évangélisées, se sont retrouvés entre chrétiens dans les principales villes et notamment deux communautés très importantes, à Vienne et à Lyon. 

       Vers les années cent cinquante, cent soixante, on est très renseigné sur la vie chrétienne de ces deux villes parce qu'il y avait des chrétiens qui communiquaient par lettres avec les chrétiens d'Asie Mineure et qui leur donnaient des nouvelles sans doute parce qu'il y avait des liens familiaux. Dans l'Antiquité, contrairement à ce qu'on pense, il y avait beaucoup de multinationales, c'est-à-dire des échanges par des comptoirs qui appartenaient à une même famille, ce qui permettait d'avoir des relais comme il n'y avait pas de système bancaire. Donc la communauté de Lyon était en rapport avec sa communauté d'origine, la ville de Smyrne. Cette ville de Lyon, très vivante, était une sorte de carrefour, la capitale des Gaules, implantée non seulement sur la presqu'île qui n'était pas idéale, mais surtout sur les pentes de Fourvière qui veut dire Forum de Jupiter, maintenant, c'est autre chose, et qui avait tous les bâtiments publics un cirque, un amphithéâtre pour les spectacles de jeux. Cette petite communauté a été l'objet d'une sorte d'opération policière menée sous Marc-Aurèle. On croit que c'est un empereur assez bonasse, pas très virulent, mais vers la fin de son imperium, il a laissé faire un certain nombre d'opérations policières contre les chrétiens, pour lesquelles il avait d'ailleurs le mépris le plus total. 

      C'est comme cela qu'ont été arrêtés, sans doute une bonne quarantaine de chrétiens de Lyon et de Vienne avec à leur tête leur évêque, saint Pothin, un diacre, un médecin, Alexandre qui est le patron du petit bébé que nous avons baptisé hier, et puis, la très célèbre sainte Blandine. Cette opération de police qui est restée le prototype même de la persécution chrétienne, tout en modérant les choses car cela n'a pas toujours été comme cela. Les deux siècles d'existence chrétienne avant l'édit de Constantin ont quand même été souvent relativement calmes. Mais là il y a vraiment quelque chose de terrible : d'abord un opération policière, puis des interrogatoires, ensuite le fait de les forcer à abjurer et à sacrifier aux dieux romains et à l'empereur, et finalement, par complaisance un peu pour la foule, le fait de les condamner aux bêtes. Tout le monde connaît cette histoire de Blandine qui a résisté à plusieurs épreuves de tortures et de supplices, et qui finalement a été broyée par un taureau sauvage. 

       Cela veut dire plusieurs choses. La première, c'est que cet épisode au début des années cent soixante-dix de notre ère, est en fait le véritable baptême de notre pays. C'est sûr que nous avons eu des saints patrons du style saint Louis, sainte Jeanne d'Arc, dont on a beaucoup plus parlé, mais je crois vraiment que ce qui a scellé l'entrée définitive du christianisme dans notre pays qui s'appelait la Gaule, c'est le sang de ces martyrs. Ils ont véritablement là manifesté que la foi était le bien le plus précieux, le plus absolu, et qu'on pouvait verser son sang pour rester fidèle à cette foi. En réalité, ce sont nos saints patrons. 

       La deuxième chose, c'est que l'Église de Gaule, puis de France, a été évangélisée par d'autres populations. Ce n'est pas un christianisme autochtone. Personnellement, même si j'ai beaucoup de respect pour la légende des Saintes Maries de la mer, je pense qu'elle n'a pas véritablement la valeur qu'on lui accorde parfois, c'est-à-dire que les Saintes Maries de la mer voudraient dire que c'est nous qui avons tout inventé, parce qu'elles sont arrivées ici. Je laisse aux inventeurs de légendes la responsabilité de leurs discours. En réalité, nous avons été évangélisés par des grecs et la communauté chrétienne de Lyon parlait grec, comme celle de Vienne d'ailleurs. Quand on envoie la lettre célèbre qui nous a été conservée d'un témoin oculaire qui a été envoyée aux chrétiens de Smyrne, et relatée par saint Eusèbe deux siècles plus tard, cette lettre a été gardée comme une relique extrêmement précieuse car c'était un très beau témoignage, cette lettre est écrite en grec. A Lyon on devait parler presqu'autant grec que latin. 

       Nous avons été évangélisés par les communautés d'Asie Mineure, de Grèce, et c'est pour cela qu'il y a une certaine continuité entre la communauté d'Éphèse et toutes les villes satellites autour d'Éphèse qui a été le lieu de naissance de l'évangile de saint Jean, puis le passage par Irénée, saint Pothin, ce sont des gens qui ont été de la génération suivante de saint Jean, et qui sont venus nous apporter l'évangile assez tôt. Cela veut dire que notre pays a eu d'emblée une situation d'évangélisation en continuité et en communion avec tout le tissu ecclésial qui existait à l'époque. Les chrétiens de Lyon n'étaient pas une communauté isolée qui s'est tout d'un coup convertie au christianisme mais c'étaient des gens qui avaient reçu la Parole d'ailleurs. 

      C'est une réflexion assez importante pour nous aujourd'hui, nous qui sommes si cocorico, si français, si sûrs de nous, en réalité, l'évangélisation de la France, appelé fille aînée de l'Église ce que je ne crois pas beaucoup, ce n'est pas vrai, c'est un slogan publicitaire qu'on s'est donné par la suite. A l'origine, la France, elle est la fille des Églises d'Asie Mineure. Elle n'est donc pas l'aînée puisqu'elle a été évangélisée par d'autres. Cela devrait nous apporter un peu plus de modestie, mais surtout ce sens de la communion universelle. C'est chaque communauté, c'est chaque groupe humain qui vit sur notre terre qui peut nous apporter aussi l'évangile c'est très important aujourd'hui quand on vit à l'heure de la mondialisation qui est assez semblable à ce qui s'est passé à Lyon. Lyon est devenue chrétienne par la mondialisation de l'époque. 

       Que nous aussi, nous vivions maintenant notre christianisme à l'heure d'une véritable mondialisation, c'est-à-dire dans l'idée que notre christianisme n'est pas d'abord catholique et français toujours comme on le chantait à Paray le Monial au moment du début de la troisième république, mais que notre pays est catholique parce qu'il est le rassemblement d'un tas de gens qui viennent de partout et qui confessent aussi la foi catholique et nous devons la confesser avec eux. 

      C'est tout ce que je voulais essayer de suggérer, mais je crois que c'est très important parce que nous vivons tellement sur des clichés et des idées toutes faites que nous ne nous apercevons même plus après que les choses ont été un peu différentes. Si nous sommes chrétiens aujourd'hui et c'est la même chose ici pour Arles, pour Aix, Aix a eu aussi des évêques qui parlaient grec. C'est parce que précisément nous avons reçu l'évangile. Que durant cette eucharistie nous sachions rendre grâces pour l'évangile qui nous a été apporté et que nous sachions nous-mêmes la dette que nous avons les uns vis-à-vis des autres, des communautés et des Églises les unes vis-à-vis des autres, pour que nous ayons à cœur d'être missionnaires, et d'être des gens qui accueillent la Parole de Dieu d'où qu'elle vienne pour mieux sceller la communion entre tous les hommes. 

 

      AMEN