LES MARTYRS DE LYON

1 Th 2, 1-14 ; Lc 21, 12-19
St Pothin et Ste Blandine - (2 juin 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et Sœurs, cet épisode capital dans l’histoire chrétienne de la Gaule antique comporte un détail auquel nous devrions faire attention, c’est que la communauté chrétienne de Lyon était composée essentiellement de Grecs, c’est-à-dire d’immigrés. Evidemment, ce n’était pas la même immigration qu’aujourd’hui. C’étaient généralement des marchands grecs qui avaient des comptoirs tout autour de la Méditerranée. Les Grecs avaient en effet une vieille tradition marchande, commerçante et à cette époque là, dans les années 150-170, peut-être un peu plus tard, le trafic est déjà très important. Il semble que l’un des motifs majeurs du commerce avec la vallée du Rhône soit déjà le vin, la vallée du Rhône étant déjà célèbre pour ses crus.

 

Le fait d’avoir des crus délicieux le long de cette vallée du Rhône dont nous bénéficions encore aujourd’hui bien qu’on ait amélioré les plants, a été amélioré par le tonneau, qui est une invention gauloise et non pas grecque. Les Grecs transportaient le vin dans les amphores, mais à partir du moment où l’on a pensé à transporter le vin dans les tonneaux que fabriquaient les Gaulois, ça a permis une augmentation de la vie commerciale de toute cette vallée du Rhône.Toujours est il que les négociants et les marchands, et pas seulement de vin, venaient pratiquement tous d’Asie Mineure. Les martyrs de Lyon sont donc sans doute des Smyrniotes, comme Irénée à Vienne qui était aussi originaire de ces contrées-là. C’est déjà un indice de l’extension du christianisme.

 

Contrairement à ce qu’on a pensé parfois, l’évangélisation ne s’est pas faite uniquement par souci spirituel. Elle a bénéficié de cette Pax romana, la paix romaine, et surtout d’une très grande vitalité économique. Les Grecs, surtout dans la région d’Ephèse, avaient entendu parler plus tôt de l’évangile et étaient devenus chrétiens. Ils continuaient leurs activités normales qui étaient de faire du commerce et d’implanter de comptoirs, et trouvaient tout naturel de favoriser l’expansion de l’évangélisation.

 

On est donc dans un contexte qui n’est pas forcé, ce n’est pas un contexte de prosélytisme ni de volonté d’imposer le christianisme, ça s’est passé tout naturellement. Mais de temps à autres, quand ces communautés s’implantaient, cela pouvait susciter des jalousies et des méfiances. Les populations immigrées sont toujours un peu le bouc émissaire de tout ce qui se passe. La communauté de Lyon a donc été l’objet d’accusations auprès du préfet de la ville qui a fait diligenter une enquête et a fait une sorte de rafle assez conséquente. Dans cette rafle, on sait à peu près les noms de tous car le procès puis le supplice ont été suivis par d’autres frères qui n’avaient pas été arrêtés et qui ont littéralement pris des notes et envoyé une lettre circonstanciée aux gens de Smyrne pour leur expliquer ce qui s’était passé. La raison des documents historiques n’est pas toujours celle que l’on pense : ils voulaient simplement avertir les familles de ce qui s’était passé à Lyon.

 

On a une lettre qui date des jours mêmes suivant le procès et le martyre de ces hommes et de ces femmes et qui a été gardée précieusement. A cette époque là, quand une lettre témoignait d’un haut fait ou avait de l’importance, on la gardait et on la lisait à l’eucharistie. C’est l’origine de notre liturgie de la Parole. C’est ainsi que les lettres de Paul, que celles d’Ignace cinquante ans plus tard ont été lues. Et que sans doute la lettre relatant les martyres de Lyon a été lue et relue dans la région d’Ephèse, de Smyrne, et dans toutes ces villes de la côte turque actuelle. 

 

Or, dans les années 330, un historien de l’Église, Eusèbe de Césarée, est tombé sur ce document et l’a inséré dans son histoire de l’Eglise, qui est la première histoire de l’Eglise rédigée sur les trois siècles qui venaient de s’écouler.

 

On a envie de dire de certains textes relatant des martyres que c’est du roman, mais là, comme vous le voyez, ce sont véritablement les témoins oculaires qui étaient sans doute dans les gradins et qui voulaient savoir comment leurs frères avaient lutté. Pourquoi avait-on ce souci ?

 

D’une part à cause de l’affection qui liait frères entre eux. Quand on savait que des frères avaient été jetés en prison et qu’ils risquaient leur vie, on faisait tout pour essayer de les accompagner, de les suivre, de leur apporter un soutien spirituel, moral ou simplement physique dans leur captivité.

 

Mais surtout, et c’est ce qui est très intéressant dans la théologie du martyre, c’est la façon dont on considérait le moment où la personne était condamnée par trente-six moyens. Là-dessus la société romaine et les organisateurs de jeux n’étaient pas à cours d’imagination. On faisait venir exprès des bêtes qui avaient été capturées en Afrique, aux confins du désert. On a des mosaïques représentant des scènes de chasse où l’on capture des lions, des tigres etc. pour les emmener aux jeux dans les grandes villes. C’était la grande distraction de l’époque. On suivait l’itinéraire du martyre et on considérait qu’au moment où le chrétien mourrait, dans son témoignage, c’était une sorte d’apparition du Christ vainqueur.

 

C’est pour ça qu’on ne célèbre pas les fêtes des martyrs en rouge à cause du sang comme on le croit la plupart du temps, mais à cause de la victoire, car la pourpre, notamment la pourpre impériale, est le symbole de la victoire. On fêtait ces martyrs comme ceux qui avaient vaincu un pouvoir exagéré sur leur conscience et leur liberté. Quand ils mouraient, ils montraient qu’ils ne cédaient pas devant le pouvoir de l’empire, qu’ils ne voulaient pas confondre les deux pouvoirs, et que s’ils appartenaient totalement au Christ, ils ne pouvaient pas Le trahir pour manifester des gestes d’allégeance au pouvoir impérial. Et c’est pourquoi les Romains disaient qu’ils étaient la haine du genre humain, c’est-à-dire qu’en ne voulant pas accepter les conditions même d’appartenance à l’empire romain par les sacrifices, par la soumission à l’empereur, ils montraient qu’ils étaient hors ordre établi. Par conséquent, il n’y avait qu’une solution, c’était de les éliminer. Mais on considérait qu’au moment même où ils mouraient martyrs, c’était comme une sorte d’apparition du Christ. Et c’est ce dont on trouve la trace dans la manière même dont le témoin qui a écrit la lettre explique le martyre de sainte Blandine.

 

Je vous lis ces quelques lignes pour terminer ; elle a subi à peu près trois jours de jeûne, c’est-à-dire trois jours de martyre, notamment une journée entière pendue à un poteau comme le Christ. Voilà ce qu’on dit : « Blandine fut suspendue à un poteau, exposée pour être la pâture des bêtes lâchées contre elles. A la voir suspendue à une sorte de croix, à l’entendre prier continuellement, les lutteurs » (c’est-à-dire les autres qui étaient autour d’elle dans l’arène mais pas suspendus à des poteaux) « fortifiaient leur courage dans ce combat, ils voyaient de leurs yeux, sensiblement, à travers leur sœur Blandine, celui qui avait été crucifié pour eux. Ainsi, ceux qui croient en lui sont persuadés que tout homme qui souffre pour la gloire du Christ est pour toujours en communion avec le Dieu vivant ». Et l’auteur précise : « Ce jour-là, aucune bête ne la toucha ». C’est pour ça que le lendemain, exaspéré, on a mis Blandine captive dans un filet et qu’on l’a livrée à un taureau comme une espèce de corrida. Le taureau l’a encornée à plusieurs reprises et c’est ainsi qu’elle est morte.

 

Vous voyez, le martyre n’était pas considéré comme une sorte d’exploit au sens de la force humaine, mais c’était véritablement le Christ ressuscité qui apparaissait à travers la figure du martyr. C’est pour ça qu’ensuite on a eu un tel respect et une telle fidélité à célébrer le culte des martyrs. A Rome évidemment parce que c’est là qu’il y en avait eu le plus, mais également dans la plupart des villes où il y en avait eu. C’est comme ça qu’aujourd’hui encore, on n’y fait plus attention, c’est une règle dans l’église, normalement on doit toujours célébrer l’eucharistie sur une pierre d’autel qui contient quelques reliques d’ossements de martyrs.

 

 

 

Alors frères et sœurs, ce n’est pas que les premiers chrétiens étaient des gens morbides qui se délectaient de leur propre mort, mais c’est pour eux le combat pour manifester la puissance et la liberté de comportement, d’action que donnait la foi chrétienne. Ils voulaient en être les témoins, même si cela devait leur coûter la vie.