UN NOUVEAU MODE DE PRÉSENCE

So 3, 14-18 a ; Lc 1, 39-56
Visitation - (31 mai 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Visitation

F

rères et sœurs, la scène de la Visitation qui nous est très familière nous fait penser plutôt à une sorte d'épisode intimiste : deux femmes enceintes qui se rencontrent, la plus jeune va à la rencontre de la plus ancienne, les deux sont dans un état irrégulier, puisque l'une est mère dans un âge avancé (d'ici peu de temps cela ne surprendra plus personne mais à l'époque c'était encore étonnant), et la seconde est mère sans avoir connu d'homme. Cela valait donc la peine de souligner le caractère inouï et extraordinaire de cette rencontre.

Il y a quelque chose de plus extraordinaire encore dans cet événement et qui touche aux racines du religieux. Dans le monde ancien, le religieux doit être séparé. La présence du Dieu, du divin doit être encadrée, singularisée dans un espace sacré. Le mot "temple", que ce soit en latin ou en grec, signifiait : espace coupé du reste de l'espace. Quand on construisait un temple, le premier geste avant de construire des colonnes, des toitures, des frises, comme au Parthénon, le premier geste était de délimiter un espace. A partir de ce moment-là, cet espace appartenait à Dieu. Les juifs n'avaient pas dérogé à ce principe, puisque depuis Salomon, lorsqu'il a été question de bâtir un temple, le temple a été immédiatement encadré par un ou plusieurs parvis. Ce n'était peut-être pas aussi systématique qu'on le pense, mais à l'époque de Jésus en tout cas, c'était assez sévère pour que le franchissement des différentes limites codifiées puisse être dans certains cas, passible de mort.

Par conséquent la manière dont on veut dire la présence de Dieu est une présence séparée. Or, ce qui est dit dans l'épisode de la Visitation est exactement l'inverse. On dira ce qu'on voudra, mais il fallait beaucoup plus qu'un effort d'imagination et de vérité pour pouvoir nous décrire une scène dans laquelle une jeune femme littéralement transporte Dieu. Elle le transporte non pas au-dessus d'elle comme un être séparé, mais elle le transporte en elle. Rien dans les traités de gynécologie de l'Antiquité n'encourageait à penser de cette manière. La plupart du temps, toute la conception de la vie féminine était comme masquée d'une sorte de tabou, cela ne pouvait avoir aucun rapport avec le sacré.

Précisément ce qui est intéressant dans la scène de la Visitation, c'est la rupture avec ce vieux tabou du sacré séparé. Dès que Marie est enceinte, elle est conduite par l'Esprit Saint, par la présence du Christ qui est venu en elle par cet Esprit, elle est conduite auprès de sa cousine Élisabeth et en la présence d'Élisabeth ce qui est en elle, le Fils de Dieu, commence à éveiller la vocation de Jean-Baptiste comme précurseur, puisqu'il tressaille de joie dans le sein de sa mère, et le Christ inspire à sa mère le cantique du Magnificat dont nous avons entendu le texte tout à l'heure.

Cette fête de la Visitation transforme absolument notre conception de la présence de Dieu : Dieu peut être présent dans la chair, d'abord dans la chair de sa mère, et en même temps dans sa propre chair, dans son corps. C'est tout le mystère de l'Incarnation qui fait voler en éclat tout ce qui concerne les anciens concepts de la génération humaine. Il y a une conséquence immédiate, à travers le mystère de la Visitation, ce qui nous est dit, c'est la présence personnelle de Dieu dans sa création. Si Dieu a pu prendre chair du sein de la vierge Marie, comme la Visitation nous en donne les signes manifestes, c'est que Dieu peut prendre chair dans l'existence de tout homme. C'est cela la Visitation, le moment où Marie manifeste presque malgré elle, par quelque chose qui la dépasse, que désormais, elle est le temple du Très-Haut. C'est une transformation radicale de la conception du culte, il ne sera plus ce qui s'opère dans une existence hors de l'espace commun normal, commercial, économique et politique de la cité, mais le culte sera quelque chose qui se passe dans la chair et dans le cœur des êtres humains.

C'est pour cela qu'aujourd'hui encore, et l'Église là-dessus n'a jamais hésité, on parle d'une Église dans les deux sens du terme : le sens le plus obvie et celui qu'a retenu en général la culture, c'est le sens de "église" au sens de bâtiment. Mais le véritable sens du mot Église c'est le peuple lui-même, lieu de la présence comme temple, temple fragile de chair et de sang, mais temple réel de la présence de Dieu dans une immédiateté qui auparavant n'était pas pensable. On est passé du régime de la séparation au régime de l'intimité de la présence, et c'est précisément cela que nous célébrons aujourd'hui.

 

AMEN