LE MYSTÈRE DE LA FÉMINITÉ

So 3, 14-18 a ; Lc 1, 39-56
Visitation - (31 mai 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, on a pu croire parfois, et on entend encore souvent ce lieu commun que dans la Bible et dans la tradition judéo-chrétienne, la féminité est un peu déconsidérée, placée au second plan par rapport à l'exaltation de l'homme, sujet d'initiative, sujet de décision, d'orientation. On dit, que ce soit dans la condition du mariage, où le mari est le chef de la femme comme le rappelle saint Paul, que ce soit dans les conditions de l'héritage, que ce soit dans l'Ancien Testament, les conditions du divorce, la plupart du temps, c'est l'homme qui a le beau rôle et la femme généralement a un peu moins que la portion congrue, si congrue veut bien dire ce qui convient !

En fait, si on lit la Bible de près, on s'aperçoit qu'il y a toute une réflexion et un approfondissement du mystère de la féminité. La fête que nous célébrons aujourd'hui est comme le foyer de convergence d'un certain nombre de grands thèmes de l'Ancien comme du Nouveau Testament sur le mystère de la féminité. Le thème le plus clair c'est le fait que dans tout l'Ancien Testament, le peuple, la terre et la ville de Jérusalem sont l'objet d'images féminines : "Pousse des cris de joie Fille de Sion", Fille de Sion, c'est le nom de Jérusalem, on ne dit pas "Fils de Sion", mais c'est dans la Fille de Sion qu'habitent les fils, par conséquent, Jérusalem est une entité féminine. La terre, dans une autre prophétie, Osée dit :"On n'appellera plus ta terre abandonnée mais épousée". Et le peuple, c'est le même prophète Osée qui dit : "Je vais te conduire au désert, et je parlerai à ton cœur comme au jour des fiançailles".

Tout ce qui est de la réalité globale du peuple, de la terre et de la ville sainte, Jérusalem en tant qu'elle accueille le salut et d'ordre féminin. Cela rejoint une métaphore extrêmement profonde et très typique dans la tradition biblique. Dieu est celui qui donne la vie, qui donne la semence et qui fait germer. Par conséquent, il faut que la ville, la terre, et le peuple soient les récepteurs de cette fécondité divine et que ce soit là que se développe à proprement parler le dessein de Dieu. Si du point de vue de l'initiative divine l'histoire du salut est au masculin, du point de vue de sa réalisation concrète dans la création, elle se conjugue au féminin. Et c'est précisément cette complémentarité des deux qui fait pour l'ensemble des événements bibliques cette merveilleuse histoire, c'est que depuis le début de la création du couple originel, Adam et Ève, jusqu'à la fin où la Jérusalem céleste belle comme une épouse s'avance vers son Époux, à la rencontre de son Dieu pour recevoir la plénitude du salut. Dans tous les cas, c'est la figure féminine comme telle qui est exaltée comme étant celle qui reçoit le salut.

Dans la tradition biblique, la féminité, c'est le statut de la création. Et que l'on soit homme ou femme, devant la puissance de la fécondité du salut de Dieu, nous sommes tous "au féminin". Nous sommes tous les récepteurs de la puissance divine et de la fécondité du salut. C'est ce qui est admirablement manifesté dans le petit récit de la visitation si lourd de conséquences. A partir du moment où Dieu a manifesté sa force de germination dans le cœur d'Élisabeth, là où précisément, elle et son mari trop vieux ne pouvaient plus avoir d'enfants, se manifeste la puissance de sa fécondité en leur donnant d'attendre un enfant, ou que ce soit dans le cœur de Marie, cette jeune fille vierge qui est fécondée par la puissance de l'Esprit, dans les deux cas, la réalité même du surgissement de la nouveauté dans l'histoire, c'est l'initiative absolue et gratuite de Dieu en tant qu'il fait germe dans le cœur et dans la vie, dans le sein de ces deux femmes, les données d'une vie et d'un régime nouveau de salut.

A partir de ce moment-là les deux figures aussi bien Élisabeth que Marie, vont refléter dans leur féminité même, leur comportement, la manière dont la puissance divine du salut masculine se manifeste dans l'histoire des hommes. Pour Marie, c'et le fait de franchir les collines, de partir de Galilée pour aller au petit village d'Aïn Karim, traditionnellement considéré comme le village de Jean-Baptiste, de Zacharie et d'Élisabeth, c'est-à-dire de refaire l'itinéraire de l'Arche d'Alliance lorsqu'elle rentre dans la Terre Promise. Cette Arche d'Alliance, par sa présence et la puissance fécondante de sa parole, la Parole du Verbe, envahit la Terre Promise et lui donne sa nouvelle fécondité, qui n'est pas uniquement faite de lait et de miel, mais la puissance même de la Parole de Dieu en tant qu'elle transforme les cœurs et fait du peuple, un véritable peuple.

L'itinéraire de Marie qui va de Nazareth à Aïn Karim en bondissant sur les collines de Galilée et de Judée, c'est véritablement la manière dont la puissance du salut qui est maintenant en sa chair, le Christ lui-même, lui donne d'être déjà la première évangélisatrice. Au fond, c'est la dimension missionnaire de l'Église qui naît aussitôt que le Verbe de Dieu est incarné dans le sein de Marie.

Dans le moment même de la rencontre, car c'est dans la simultanéité de la rencontre des deux enfants, vous l'avez remarqué, Jésus qui donne sa vocation à Jean-Baptiste. Pour l'évangéliste saint Jean, c'est très important que Jean reçoive sa vocation de Jésus, lui-même, il ne peut pas l'inventer tout seul, il a besoin d'être suscité comme prophète, c'est le Christ qui le suscite comme son prophète et son précurseur. Mais en même temps, les deux femmes identifient le mystère du salut, c'est la connaissance. Les deux ensemble commencent à déchiffrer le mystère même du salut tel qu'il commence à se réaliser dans leur propre histoire. Pour Élisabeth, c'est comment se fait-il que vienne à moi celle qui est le témoin de la foi, et pour Marie, c'est la reconnaissance de ce que son Fils soit capable de susciter un peuple de prophètes au milieu du peuple d'Israël et d'amorcer ainsi cette nouvelle étape dans l'histoire du salut.

Enfin, la troisième chose, c'est la dimension liturgique de la féminité, qui est magnifiquement incarnée dans le Magnificat à tel point que l'Église a tenu à garder ce Magnificat comme le pivot de la prière du soir qui se termine toujours par le cantique de Marie. Le Magnificat, c'est le fait que Marie dans la grandeur même du destin qui lui est confié et qui est reconnu par Élisabeth, commence à proclamer la louange et la reconnaissance dans cette louange du salut de Dieu. C'est pour cette raison qu'aujourd'hui encore, lorsque l'Église se met à chanter le Magnificat, elle est littéralement Marie enceinte de Dieu et qui l'annonce au monde, et qui montre comment en elle cette germination de la puissance de Dieu la rend très heureuse et comme le témoin liturgique et célébrant de la puissance de Dieu en elle.

Tout ce récit et toute la tradition de l'Ancien Testament sur le mystère de la féminité n'est qu'une réflexion sur la manière dont chacun de nous doit accueillir le salut de Dieu. En fait, c'est cela qui est encore en cause aujourd'hui, si aujourd'hui l'Église a tant de mal à certains moments à retrouver la véritable attitude qui consiste à célébrer le salut de Dieu, à le dire, à le proclamer et à l'annoncer, c'est parce que peut-être nous ne savons plus retrouver ces racines si spontanées et simples du geste de la rencontre de ces deux femmes.

 

AMEN