LA GRANDE VISITE DE DIEU

So 3, 14-18 a ; Lc 1, 39-56
Visitation - (31 mai 2003)
Samedi de la sixième semaine du temps pascal
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

A

u tout début du monde Dieu qui avait créé les cieux et la terre avait laissé des traces de sa création, des traces de sa fabrication. On y entendait encore la résonance des coups de cette main de Dieu qui avait érigé les montagnes, creusé des vallées, ouvert des chemins et des rivières, qui avait monté des piliers au-dessus desquels Il avait articulé les cieux, et les eaux au-dessus des cieux, puis progressivement, Dieu s'était retiré de cette création, la laissant avec ses lois propres, la complexité de la nature et ses lois naturelles, les espèces vivantes, les animaux, les végétaux, les astres, tout ce grand mouvement mis en route, ce grand moteur, cette énergie initiale qui avait mis en route le monde dans lequel nous sommes toujours. Dieu s'était en quelque sorte retiré, comme avec soin, Il avait même effacé les traces trop visibles de sa présence. Non pas qu'Il voulait se cacher à nos yeux, mais Il s'émerveillait lui-même de cette création devenue libre, dans ce grand jardin incroyable, ce grand jardin fou, dans lequel l'homme devait vivre et jouer sa carte de liberté.

Sa création continuant sa vie, les astres tournant les uns au-dessus des autres, les mers et les marées s'ajoutant les unes aux autres, la création avait peut-être la tentation d'oublier son Créateur. Elle avait enfoui dans sa mémoire les pas du Bien-Aimé. Les biches couraient dans les bois, les poissons frayaient au fond des mers, mais c'était trop lointain, trop à l'origine, on avait oublié le pas de Dieu. Surtout, on ne savait pas comment Il reviendrait. Reviendrait-Il dans cette immense majesté qui avait présidé à la création, cet immense établi sur lequel Dieu s'était essayé à toutes les folies, du plus petit au plus grand ? Sous quelle forme avait-il décidé de revenir visiter la création qu'Il n'avait pas abandonné, mais qu'Il avait laissé vivre. Personne n'aurait pu prévoir ni écrire sur un vieux grimoire qu'Il serait venu se cacher dans le sein d'une femme.

J'imagine que sur ces sentiers de Galilée, l'herbe, les fleurs, l'eau, le vent, l'air, le feu, frémissaient au contact de Dieu qui venait visiter à nouveau sa création. Le réveil ! La grande symphonie du réveil quand ce jour-là, Marie ne pouvait garder pour elle Celui qu'elle portait, comme dans nos existences humaines, on a envie de le dire, mais on dit qu'il ne faut pas dire aux autres qu'elle est enceinte. J'ai toujours aimé ce moment un peu intime, où l'on vous le dit parce que vous l'ami de la famille, mais on vous dit qu'il ne faut le dire à personne, alors que moi je me dis que cela va se voir dans quelques semaines. Il faut tenir le secret à un moment donné, alors que ce sera manifestement public, c'est le moins qu'on puisse dire, à part certaines femmes qui réussissent à le cacher jusqu'à la fin, mais en général, le ventre de ces femmes signale cet être vivant qu'elles portent. Mais il y a un moment où l'on est à cheval entre la pudeur, le secret, c'est quelque chose qu'on ne peut pas dire autrement que dans un cœur à cœur, ou de corps à corps. Personnellement, moi qui ne serai jamais menacé d'être enceinte, je me régale dans la rue, lorsque deux femmes enceintes se croisent. Il y a une complicité souterraine dont je me sens tout à fait exclus que je trouve magnifique, et qui me semble être le meilleur éloge à la femme et à la mère. Elles se regardent, si satisfaites, et elles savent l'autre en face l'est autant d'elle-même.

Marie et Elisabeth ont vécu cette complicité que seules deux femmes enceintes peuvent vivre, et non seulement elles ont vécu cette complicité de celle qui donne la vie, ce qui est déjà immense, mais en plus, elles ont vécu la complicité d'entendre derrière ce miroir, l'arrivée du retour de Dieu. Dieu vient visiter sa terre. Il vient visiter les entrailles de la terre, Il vient visiter les entrailles d'Elisabeth, de Marie. Il commence par l'intérieur. Il commence par ce champ du début, ce champ du cœur, et comment parler au cœur, sinon en commençant par le début, en parlant aux femmes qui portent des enfants. Cela, évidemment, aucune des créatures ne pouvait le prévoir. Et à ce moment-là a commencé, la grande visite de Dieu, quelque chose des astres, du fond des océans, de l'intérieur des volcans, et tous les hommes vont progressivement être avertis de la visite de Dieu. Cette visite se terminera sur une toute petite colline, aussi petite d'ailleurs que celle où courait cette jeune Marie, mais ce dernier acte de la visite de Dieu bercera à tout jamais le monde et le transformera.

Et nous sommes encore dans ce moment de la visite et nous allons vivre bientôt la visite la plus intime que Dieu peut nous proposer, celle de l'Esprit Saint, celui qui a inauguré d'ailleurs la grande visite de Dieu. Demandons au Seigneur que nous soyons assez enfants au bons sens du terme pour nous émerveiller du début de l'histoire dans laquelle nous sommes nous-mêmes invités à porter ce Dieu, à le rendre vivant et présent en ce monde qui est le sien.

 

 

AMEN