LES TROIS RENCONTRES

So 3, 14-18 a ; Lc 1, 39-56
Visitation - (31 mai 2002)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

a visitation de Marie à Elisabeth que nous célébrons aujourd'hui est la fête du mystère de la rencontre. Elle se greffe sur le mystère fon­damental de l'Incarnation qui est la rencontre décisive dans le sein de Marie, dans la personne du Fils de Dieu, du Verbe de Dieu, la rencontre d'une nature humaine, semblable à la nôtre, d'un corps et d'une âme d'homme, avec la nature divine du Fils de Dieu. C'est cette rencontre décisive, fondamentale, ces no­ces de Dieu avec l'humanité, qui sont à la base de tout le mystère de toute notre foi. Il est remarquable que sitôt accomplie cette rencontre, si intime, si profonde, secrète, cachée dans le sein de Marie, cette rencontre cachée dans la personne du Fils de Dieu, sitôt accom­plie cette rencontre du Fils de Dieu et de l'humanité, voilà qu'elle va se manifester en quelque sorte à l'ex­térieur, par ce mystère de la visitation, qui est celui de la visibilité de la rencontre.

La visitation telle que nous la rapporte saint Luc est une rencontre qui se situe à un triple niveau. Je vous relis la phrase centrale : "Marie entra chez Zacharie et salua Elisabeth. Et il advint dès qu'Elisa­beth eut entendu la salutation de Marie, que l'enfant tressaillit dans son sein, et Elisabeth fut remplie de l'Esprit Saint". Premier niveau de la rencontre, c'est cette rencontre humaine de Marie, qui quittant Naza­reth se rend dans le haut pays de Juda, pour y ren­contrer sa cousine Elisabeth et elle salue Elisabeth. Rencontre sensible au plan de la visibilité expéri­mental, rencontre humaine de deux femmes, deux cousines, rencontre animée par la charité, car Marie vient sous l'impulsion de Dieu et elle vient pour an­noncer la bonne nouvelle à sa cousine, mais cette première rencontre, c'est une rencontre semblable à celle que nous vivons quotidiennement et de nom­breuses fois par jour. Mais sur cette rencontre hu­maine, se greffe immédiatement une autre rencontre, extrêmement mystérieuse : celle de l'Enfant que Ma­rie porte dans son sein, avec l'enfant qu'Elisabeth porte dans son sein. "Il advint que dès qu'Elisabeth eut entendu la salutation de Marie, que l'enfant tres­saillit dans son sein". Et Elisabeth va en témoigner : "Dès l'instant où ta salutation a frappé mes oreilles, l'enfant a tressailli d'allégresse en mon sein". Voilà donc qu'à la rencontre humaine, visible, tangible, de Marie et d'Elisabeth, va non pas se substituer, mais s'ajouter comme un prolongement intérieur, intime, cette rencontre mystérieuse de deux enfants encore à l'état d'embryon dans le sein de leur mère, mais qui communiquent. Jésus le Fils de Dieu qui vient de prendre dans le sein de Marie cette chair, cette âme humaine, cette nature d'homme, c'était la rencontre radicale dont je vous parlais tout à l'heure, Jésus ainsi vrai Dieu et vrai homme, encore dans le sein de Ma­rie, entre en contact avec Jean-Baptiste, lui aussi dans le sein de sa mère, et Jean-Baptiste est remplie de l'allégresse du Salut. Il est le premier, avec Marie, à connaître cette bonne nouvelle du salut. Il saute de joie dans le sein de sa mère.

Et sur cette deuxième rencontre qui est la plus mystérieuse, la plus fondamentale de cette scène, va s'en greffer une troisième, à savoir que ces deux femmes, Marie et Elisabeth qui s'étaient d'abord sa­luées à un niveau d'amitié tout humaine, vont mainte­nant être remplies de l'Esprit Saint. L'enfant tressaillit dans son sein, et Elisabeth fut remplie de l'Esprit Saint. Et Elisabeth pousse un grand cri sous l'in­fluence de l'Esprit Saint qui vient de l'envahir, à partir de son enfant, à partir du tressaillement d'allégresse de son enfant, elle pousse un grand cri, et elle s'ex­clame prophétiquement, découvrant ce qu'est Marie et l'Enfant qu'elle porte en son sein : "Bénie es-tu entre toutes les femmes, béni le fruit de ton sein, comment m'est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne à moi ?" Elisabeth reconnaît en Marie la mère de son Seigneur, c'est-à-dire qu'elle reconnaît que le fruit de son sein, est son Seigneur, le maître, le Dieu tout-puissant.

Il a fallu que ce soit une illumination tout à fait transcendante de l'Esprit saint qui prenne place dans le cœur d'Elisabeth pour qu'elle puisse, à partir de cette salutation de Marie, s'élever jusqu'au mystère de l'Incarnation. Marie elle aussi est remplie de l'Es­prit Saint, puisque que sitôt salué par Elisabeth elle s'exclame à son tour : "Mon âme exalte de le Seigneur, et mon esprit tressaille de joie en Dieu mon Sauveur". Ce tressaillement de joie de l'esprit de Marie correspondant au tressaillement d'allégresse de Jean-Baptiste dans le sein d'Elisabeth. La lecture de Sophonie nous invite à voir dans ce tressaillement d'allégresse de Marie et de Jean-Baptiste, l'écho du tressaillement d'allégresse de Dieu Lui-même puisque l'oracle de Sophonie nous disait : "Le Seigneur exultera pour toi de joie. Le Seigneur te renouvellera par son amour, Il dansera pour toi avec des cris de joie, comme au jour de fête". La danse de Jean-Baptiste, l'exultation de Marie dans le Magnificat, sont l'écho de cette dans de joie de Dieu qui vient à la rencontre de l'humanité et qui épouse cette humanité dans le sein de Marie.

Vous le voyez, frères et sœurs, ce que nous célébrons aujourd'hui, c'est comme le rayonnement, l'éclatement dans tous les sens de cette joie infinie de Dieu, rencontrant sa créature dans le sein de Marie, dans la personne de son Fils, Dieu se faisant homme pour nous sauver, pour accomplir le dessein que de toute éternité Il avait fait de nous faire entrer dans son mystère et dans sa joie. Que Dieu tressaille d'allé­gresse, que Dieu danse de joie dans nos cœurs. Que comme Jean-Baptiste et comme Marie, notre esprit tressaille en cette venue de Dieu. Il ne cesse de venir nous visiter. S'il a épousé notre humanité dans le sein de Marie, c'est pour pouvoir épouser chacun de nos cœurs, chacune de nos personnes, pour pouvoir péné­trer au plus profond de notre être et c'est ce qui va se réaliser dans l'eucharistie, puisqu'Il a dit Lui-même : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et je demeure en lui".

 

 

AMEN