LE CHANT DES MERVEILLES
So 3, 14-18 a ; Lc 1, 39-56
Visitation - (31 mai 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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a fête d'aujourd'hui, nous l'appelons la Visitation mais nous devrions en fait l'appeler la fête du Magnificat. En effet, c'est à l'occasion de la visite de Marie à sa cousine Elisabeth que Marie a chanté ce cantique qui d'une certaine manière est l'ouverture du Nouveau Testament. C'est l'ouverture de notre propre condition de chrétien, c'est l'ouverture de la Nouvelle Alliance.
Ce cantique est simplement une sorte d'énumération des actions divines. Un peu comme dans l'islam, on récite le chapelet en proclamant les noms divins : Allah le généreux, le grand et tout-puissant, etc … Ici le Magnificat a un peu la même structure. Après que Marie ait dit qu'elle voulait magnifier Dieu, qu'elle voulait proclamer sa grandeur, qu'elle voulait le glorifier, elle proclame ce que Dieu a fait.
Or ce que Dieu fait est une histoire absolument paradoxale. Ce qui est grand, Il l'humilie, ce qui est petit, Il l'élève, ce qui est repu, Il le renvoie à la famine, ce qui est affamé, Il le comble, ce qui était oublié, comme Israël, Il le relève et se souvient de sa promesse, etc ... C'est la loi de l'histoire chrétienne. C'est la loi de nos histoires personnelles, à chacun d'entre nous. Chacun d'entre nous, et c'est pour cela que nous chantons le Magnificat tous les soirs, chacun d'entre nous fait l'expérience de ce paradoxe de la grandeur de Dieu. La grandeur de Dieu c'est de regarder l'homme : "Il s'est penché sur son humble servante". La première grandeur, c'est que Dieu qui est l'Incréé, qui est l'Infini, a accepté de tout faire pour sauver sa création. Et la grandeur que Marie reconnaît d'abord, et la grandeur que l'Église et nous-mêmes reconnaissons d'abord à Dieu, c'est qu'Il est grand non pas simplement parce qu'Il est grand, mais Il est plus grand encore parce qu'Il s'intéresse à ce qui est petit.
Donc c'est cela qui va conditionner toute l'œuvre du salut de Dieu dans l'histoire. C'est précisément parce que d'une certaine manière, nous ne sommes rien, qu'à ce moment-là nous touchons le cœur et les entrailles de Dieu qui frémissent pour nous apporter le salut, l'amour et la miséricorde. Et précisément le seul mensonge qui soit, le seul obstacle qui soit à l'action de Dieu, c'est de "faire les grands", c'est de vouloir se faire soit l'égal de Dieu ce qui est ridicule, mais en tout cas aussi grand qu'on imagine qu'on pourrait l'être. C'est cela que Dieu ne peut pas supporter. Donc ceux qui sont repus, ceux gui sont pleins d'eux-mêmes, ceux qui sont riches, ceux qui s'exaltent par eux-mêmes, ceux qui ont le cœur superbe, ceux-là Dieu les renvoie à leur fausse grandeur c'est-à-dire à leur mensonge et à leur néant.
Voilà donc le mystère que nous fêtons aujourd'hui. Et ce mystère nous le partageons. Nous sommes, au fond, dans la même situation que la Vierge Marie. Nous sommes des "porteurs de Dieu". Ayant été baptisés, nous sommes les dépositaires de la présence de Dieu dans le monde. Et dans la joie de l'Esprit, nous exultons à chanter ce Magnificat qui consiste à reconnaître que c'est par notre petitesse et par notre faiblesse que Dieu a pu entrer en nous, nous donner la vie et le salut et que, par conséquent, notre vie chrétienne c'est cette conversion permanente qui consiste à éliminer en nous tout ce qui est fausse grandeur, tout ce qui est souci de soi, tout ce qui est préoccupation d'une sorte de personnage de nous-même et que Dieu veut précisément détruire cela pour que nous soyons l'objet de sa seule sollicitude.
C'est là je crois la fine pointe du Magnificat. Ce qui fait la grandeur de Marie, ce qui fait la vibration intérieure et la vérité, la note juste du Magnificat, c'est que Marie a réussi, par grâce, à faire qu'elle n'était plus par elle-même et pour elle-même, le souci de sa propre vie, de sa propre existence ou de ses propres projets, mais que Marie était simplement Celle qui se voyait, qui ne se regardait que comme l'objet de la prévenance divine. Donc lorsqu'elle porte le Christ et lorsqu'elle l'apporte, ce n'est pas pour elle. Elle le porte en elle pour éveiller la vocation de Jean-Baptiste, pour qu'Elisabeth commence déjà à participer à l'allégresse du salut en bénissant Dieu, et pour que le monde commence à être envahi de cette présence.
Et c'est cela le sens de l'Église. L'Église n'est pas une vieille dame qui se préoccupe d'elle-même et qui se ferait une sorte de "lifting" permanent à coups de conciles. L'Église, et chacun d'entre nous, c'est ce peuple qui n'a d'autre souci, d'autre regard que pour le Dieu qu'elle porte en elle et qu'elle porte pour le donner.
En ce jour qui est la naissance de l'Église à l'histoire, demandons à Dieu d'avoir ce véritable sens du fait que nous sommes des porteurs de Dieu, que nous portons Dieu non pas pour nous mais pour le partager, pour le donner, pour le faire connaître à ce monde et pour être ainsi les témoins de ce Magnificat et des grandes œuvres que Dieu fait à travers notre histoire.
AMEN